En compétition à Cannes. C’est un doublé pour Kleber Mendonça Filho, qui quitte la Croisette avec un Prix de la mise en scène et un Prix d’interprétation masculine décerné à Wagner Moura. Le réalisateur nous emmène au cœur de la dictature brésilienne, dans les années 70. Un récit qui multiplie les fausses pistes.
La petite station-service, perdue dans la campagne brésilienne, est déserte. Les automobilistes semblent même la fuir. Entre la chaleur étouffante et l’odeur putride, rien d’étonnant à ce que personne ne veuille s’y arrêter. Et pour cause : voilà des jours qu’un cadavre gît au sol. Dissimulé sous un simple carton, il est déjà la proie des chiens affamés.
« Il voulait fuir », raconte le pompiste, comme pour justifier la violence omniprésente dans ces années 70. Une époque où la mort est partout en Amérique du Sud. En témoigne notre protagoniste, engagé dans une traque macabre dont il est la cible. Il change de visage et d’identité – barbu ou moustachu, tantôt Marcelo, tantôt Armando – pour tenter d’échapper à ceux qui le poursuivent.
Insaisissable et attachant
Cet homme n’est pas agent secret, comme le laisse penser le titre. Pour autant, sa vie y ressemble : il avance dans l’obscurité, fuyant ceux qui veulent sa peau. Ce héros insaisissable, nous n’en connaîtrons jamais le passé. Nous saurons seulement qu’il s’agit d’un universitaire, dont les opinions ont pu heurter la dictature militaire.
Son histoire compte peu pour le réalisateur Kleber Mendonça Filho. Qu’importe ce qu’il a fait, du moment qu’il s’est opposé au régime politique. Suffisant pour que l’on cherche à l’éliminer. Le cinéaste préfère raconter les séquelles de cette course-poursuite, cette anxiété permanente. Être constamment sur le qui-vive, se réveiller la nuit en hurlant…
Wagner Moura, déjà vu dans Narcos et Civil War, incarne cet homme terriblement attachant. Pas besoin de connaître son passé pour s’émouvoir lorsqu’il étreint son fils ou rire face à son amourette avec la voisine. Une performance qui lui a d’ailleurs valu le Prix d’interprétation masculine.
Un récit à la structure déroutante
L’AGENT SECRET se veut labyrinthique. L’intrigue joue avec son spectateur, l’amenant sur de fausses pistes. À l’image de cette histoire de jambe poilue (sans doute ce qui lui a valu le Prix de la mise en scène), dont beaucoup sont passés à côté, sans doute à cause de la fatigue cannoise… Ces fantaisies se mêlent aux éléments essentiels à la compréhension du récit, brouillant parfois la lecture de l’ensemble. C’est peut-être cela, le Brésil des années 70 : une époque impossible à raconter clairement.
Les trames secondaires se multiplient, se complexifiant encore avec l’arrivée de deux jeunes filles. Car elles, sont de notre génération. Du haut de leur vingtaine, elles se passionnent pour les archives. Et sont peut-être un peu tombées sous le charme de notre universitaire. Elles jouent surtout le rôle de pont entre deux époques – ravivant le souvenir de la dictature militaire alors que Bolsonaro, ancien capitaine d’artillerie, occupait encore récemment le pouvoir.
Un écho glaçant, qui rappelle que l’Histoire ne disparaît jamais vraiment, mais continue de hanter le présent, prête à resurgir sous d’autres visages.
Lisa FAROU



