Photo du film CIVIL WAR
Crédits : A24 / DCM

CIVIL WAR, Alex Garland secoue les États-Unis – Critique

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3.5

Une photographe de guerre est là. Observant partout, déambulant au milieu des citoyens en furie, évitant les coups, les matraques et les cocktails molotov, elle repère alors quelqu’un qui a décidé de remuer tout ça avec une bonne petite explosion. Et, juste à côté, se trouve une jeune photographe, un peu insouciante mais courageuse, comme elle il y a plusieurs années…

Dans le sillon des auteurs indés qui ne sont pas là pour déconner, Alex Garland continue de se faire une place de choix, aux côtés des Jordan Peele, Gareth Edwards, Robert Eggers ou encore David Robert Mitchell. Et, armé de ses ambitions dont, à l’image de ses personnages, il ne déviera pas, Garland nous emmène à travers une partie des USA pour nous confronter à quelques-uns de ses pires travers…

Show, don’t tell

Dès les premiers instants prenants de CIVIL WAR, on comprend que l’auteur de La Plage et réalisateur d’Ex Machina, Annihilation et Men a fait d’un des plus célèbres adages de cinéma  (« Montrer, ne pas dire ») sa promesse pour construire et conduire son quatrième long-métrage. Sa note d’intention. Guidé par la vision des photographes et journalistes de guerre qu’il met en scène, Alex Garland se place aux côtés de ces gens de terrain armés de leurs appareils et orchestre un thriller haletant qui n’est pas là pour plaisanter. Kirsten Dunst, visage légèrement ridé et surtout découragé par des années de lutte, apparaît et commence à insuffler au film son relatif désespoir. Un peu comme dans le Midnight Special de Jeff Nichols, où elle traînait déjà une expression peu joyeuse (métaphorisant peut-être le manque de légèreté et d’enthousiasme de la pourtant belle tentative de Nichols), Dunst rappelle au grand public tous ses talents d’actrice, elle dont les traits ont l’air taillé pour incarner ce mélange de résignation, désespoir, motivation mais aussi de peur ravalée. 

Garland n’est en effet pas là pour raconter une grande épopée aux pistes narratives longues comme les immenses routes américaines. Tout le long de l’heure quarante-neuf de métrage et de son scénario plutôt simple (en tout cas dans ces grandes lignes et dans ce qu’on choisit de nous montrer), l’unique auteur du scénario restera collé aux basques des quatre protagonistes – stéréotypés mais attachants – et de leurs mésaventures à travers les déviances de l’Amérique face auxquelles les plus courageux et malins peuvent parfois répondre autrement et avec l’image, parfois non (la fameuse scène avec Jesse Plemons, absolument terrifiant et impayable en soldat complètement taré).

Alex Garland, au moyen de personnages simples à appréhender et dans lesquels se glisser, nous embarque en plein dans la réalité pour mieux que le spectateur se rende compte de ce qui se joue réellement, loin de tous les politiciens qui n’en ont rien à faire des gens depuis bien longtemps, et ainsi faire parler ceux qui jouent leurs vies sur le terrain. CIVIL WAR est de ceux qui restent, dans leur forme, plutôt simple (mais qui ont des objectifs ambitieux : interviewer ni plus ni moins que le président lui-même) et n’ont pas peur d’aller loin pour mieux déployer une expérience viscérale. 

Serrez les fesses

Par choix ou manque de profondeur scénaristique, l’auteur et réalisateur dessine des personnages assez stéréotypés, ce qui permet de nous plonger efficacement à leurs côtés et faciliter l’identification. Garland trouve un équilibre assez impeccable et laisse le spectateur apprécier tout ce petit monde qu’il suit avec plaisir (enfin, façon de parler vu les horreurs rencontrées). Car le britannique n’est pas là pour plaisanter. Du début jusqu’à la fin, Garland orchestre un road trip de la mort aux ramifications toujours dessinées par une grande tension constamment cachée, rôdant pour mieux jaillir, évoquant un mix entre Sicario et Zero Dark Thirty. Chaque rencontre est l’occasion de confronter le spectateur aux dérives américaines dans leurs formes les plus concrètes, physiques et, parfois, basses et stupides, rappelant que ce pourtant magnifique pays n’a pas son pareil pour réveiller les bas instincts de l’Homme (et plus souvent de l’homme), cf la confrontation avec le crétin armé à la station-service. Et, en auteur maître de ses moyens, il conclura cette scène d’une manière intelligente et éloquente en voyant Lee désamorcer la situation en proposant au gars de poser devant ses victimes. 

Le réalisateur n’en oublie pas pour autant d’instaurer des moments calmes et d’insuffler une ambiance plus contemplative à certains moments, en témoignent ces jolis morceaux à la guitare dont les notes douces et mélancoliques évoquent celles inoubliables de The Last of Us, alors que nos protagonistes évoluent à travers autant de paysages désertés.

L’auteur face à la grosse machine

Loin des genres qu’il a précédemment exploré et bien plus enclins à initier des images très marquantes, Alex Garland a l’œil et l’imagination toujours aussi affutés et propose régulièrement des plans fous, très travaillés sans pour autant tomber dans une frime qui aurait été hors de propos même si, comme le pensent certains, l’ambition n’est pas irréprochable. On peut également y voir une métaphore de l’auteur aux ambitions sincères et artistiques se battre contre les gros studios dignes des Trump ou du président incarné par Nick Offerman qui écrasent tout avec la bourrinerie qui les caractérise. America, fuck yeah. Garland, qui s’est déclaré fatigué par le système et pas sûr de réaliser à nouveau, est clairement de ceux (avec Gareth Edwards et son The Creator par exemple), qui conçoivent des projets aux allures de blockbusters (la promo fut en partie mensongère) pour beaucoup moins cher. On se rappelle qu’Edwards avait lui aussi, en travaillant de manière différente, conçu un spectacle avec ce qu’il manque aux marvelleries habituelles : du poids, des textures, de la personnalités : de la vie (même si le film manquait aussi, comme les produits indignes démocratisés par Marvel – mais dans une moindre mesure bien sûr – d’un véritable scénario abouti). Mais si il n’en dit pas plus (aucun indice n’est présent pour nous expliquer comment on en est arrivé là), le but de l’entreprise est tout tourné vers un objectif : nous plonger au cœur de ce qui se joue sur le terrain. Et pour ça, Garland n’est pas un manche, et continue de montrer de remarquables qualités de metteur en scène.

De bien belles images

Se rapprochant d’un Sicario donc, le long duquel Denis Villeneuve et Roger Deakins orchestraient de saisissants moments de tension dessinés par un travail sur la lumière et l’atmosphère qui nous plongeait presque dans un autre monde, Alex Garland se place dans le même sillon ultraréaliste, où les corps avancent et tombent lourdement, les balles transpercent autant la peau des personnages que celle du spectateur, et où le sound design se montre très travaillé et absolument inattaquable. Et si on pourra arguer sur la pertinence de la volonté de proposer de belles images dans un tel contexte, l’auteur de ces lignes trouve celles composées par Garland et son chef op’ Rob Hardy indiscutablement belles d’un point de vue visuel bien entendu, mais aussi suffisamment sobres pour ne pas jurer. À l’image bien sûr de ce moment où nos héros traversent une portion de forêt en feu alors que leur pick-up se voit entouré par les braises filmées au ralenti et que l’on se retrouve envahi par ce monde menacé par les flammes. L’instant est pur, et Garland a l’intelligence et l’élégance de ne pas en faire trop : la scène est courte, et aucun dialogue ne vient en rajouter une couche. Le cinéaste trouvera même des instants encore plus inspirés et véritablement magnifiques, notamment lors de ce qui est peut-être le plus beau plan du film qui voit Lee, qui traînait son air abattu partout jusque-là, s’allonger au milieu de l’herbe en plein milieu d’un affrontement entre snipers interposés

Loin d’apporter toutes les réponses, ce CIVIL WAR choisit l’approche viscérale pour interpeller. N’est-ce pas une des meilleures approches possibles ? Se concentrer sur le terrain, loin des menteurs en costard, faire vivre au plus proche les évènements, parler peu, laisser faire les actes, et laisser le spectateur abasourdi pour que tout ceci fasse son chemin en lui pour, on l’espère, provoquer un changement… Certains menacent de faire basculer le monde, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas se retrousser les manches pour les combattre.

Simon BEAUCHAMPS

Auteur·rice

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