EMILY IN PARIS, Plus qu’irréel, un Paris problématique – critique

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Depuis plus d’une semaine, EMILY IN PARIS, nouveauté Netflix, est la risée d’Internet en raison de la peinture idéalisée qu’elle propose de la capitale française. Mais au-delà d’être irréelle, cette vision est surtout problématique.

Plus de trente ans après Sex & the City, Darren Star revient avec une nouvelle création aussi acidulée et décomplexée qu’à son habitude. Dans EMILY IN PARIS, le réalisateur et scénariste invite à suivre les aventures parisiennes d’Emily, jeune américaine, qui s’installe à Paris pour une opportunité professionnelle. S’adapter à la capitale française ne s’annonce donc pas de tout repos pour la jeune femme qui va vivre un véritable choc culturel. On ne compte dès lors plus les bérets qui semblent désormais orner la tête de toutes les Françaises, dont le régime alimentaire se résume à des croissants, et qui commencent le travail à 10h30. La série se présente alors comme étant un prolongement des aventures de la mythique Carrie Bradshaw (Sarah Jessica Parker) avec une héroïne plus moderne et impertinente qui se rêve en Nicole Kidman dans Moulin Rouge.

Comme tout droit issue d’un long-métrage de Baz Lhurmann, la vie parisienne ne semble être que paillette et allégresse en l’absence de la ligne 13, du RER et des pigeons. Grande ingénue, Emily (Lily Collins) a donc la chance d’emménager dans une chambre de bonne de plus d’une quarantaine de mètres carrés qui ferait rougir beaucoup d’étudiants parisiens. Néanmoins, la vie n’est pas toujours rose pour l’Américaine qui doit faire face au comportement désagréable des Parisiens qui ne se lassent pas de la rabaisser avec des adages tels que « les Français travaillent pour vivre et les Américains vivent pour travailler. » Cette nouvelle série, forme de Sex & the City hexagonal, présente une vision aussi ridicule que banale de la France en listant tous les clichés de la capitale française. En lissant ses mauvais aspects, Darren Star idéalise Paris de la même manière qu’il avait réussi à mythifier New York dans Sex & the City. Mais le soucis est que cette vision fétichiste implique un gros problème de représentation.

La série mythique de Darren Star, Sex & the City, avait déjà été l’objet de nombreuses critiques en présentant un entre-soi où les héroïnes sont toutes des femmes privilégiées et ultra minces qui ne sont animées que par leur recherche de l’amour (ou du sexe). En outre, ces quatre femmes étaient blanches, ce qui paraît aujourd’hui absurde quand on sait que New York est une des villes les plus multiculturelles du monde. Mais ce qui est encore plus problématique, c’est que les rares intrigues impliquant des personnes racisées se comptent sur les doigts d’une main et sont problématiques. À la fin des années 1990, s’il était peu courant de s’insurger contre le manque de représentation dans une série, il est aujourd’hui difficile de passer outre. Or, trente ans après, ces défauts sont toujours présents dans la dernière création de Darren Star. Et en 2020, il est difficile d’accepter sa vision de la capitale française.

Même aujourd’hui, il faut reconnaître l’impact de « Sex and the City » par Anaïs Bordages et Marie Telling

Si on pouvait parfois pardonner à Sex & the City certains clichés qui s’effaçaient derrière un discours intéressant sur la sexualité des femmes, EMILY IN PARIS enchaîne les clichés tout en proposant un discours aussi méprisant que méprisable sur la France. La série ne manque pas de rappeler l’omniprésence de la drague alors que quasiment tous les personnages de sexe masculin se dévoilent comme étant ce que l’on appelle couramment des « gros lourds. » De l’agent immobilier aux clients, les hommes ne semblent être là que pour rappeler à Emily que la France a des années de retard concernant le féminisme, confondant encore sexy et sexisme. Ce cliché est même entériné par d’autres scènes qui permettent de résumer le féminisme à deux types de femmes. D’un côté, on retrouve la patronne, bourgeoise et évoluant dans des cercles privilégiés, qui aurait assurément signé la tribune pour la liberté d’importuner de Catherine Deneuve. De l’autre côté, on découvre une châtelaine qui s’inquiète plus pour les compétences sexuelles de son fils mineur que par son dépucelage par une inconnue.

La France semble se résumer à deux figures : des grandes bourgeoises bouleversées car Anatole, leur fils de 17 ans, ne sait plus s’il peut draguer1 et des hommes dont la ressemblance à Pépé le putois porte à confusion.

Non seulement les Parisiennes ont des années de retard concernant le féminisme mais elles semblent également se résumer au personnage de Camille (interprétée par Camille Razat), soit une femme chic, impertinente, irrésistible, mais surtout très blanche. Or, comme l’a parfaitement expliqué Jennifer Padjemi dans Miroir Miroir, la vraie Parisienne est aujourd’hui plus proche d’Aya Nakamura que de Jeanne Damas. La Parisienne est aujourd’hui diverse, elle ne fait pas toujours du 34 et elle ose sortir de chez elle en legging. Pour Rokhaya Diallo, « avec [le stéréotype de la Parisienne], ce que l’on nous vend, c’est une France de carte postale, une France de fantasmes. Notre pays est très conservateur et reste attaché à une mythologie, la fabrication d’une France passée. En réalité, c’est une vision complètement rétrograde. » Tout est dit.

Dans Sex & the City, les personnages avaient le mérite d’apporter un nouveau regard sur les femmes de trente ans et leur sexualité, et ce malgré ses nombreux clichés et problèmes de représentation. Avec EMILY IN PARIS, Darren Starr a non seulement réalisé une série qui créé de fausses attentes avec une héroïne naïve qui semble avoir trop regardé le Fabuleux destin d’Amélie Poulain mais surtout sa réalisation est tellement cliché qu’elle en finit par être vide de sens. Certes, on peut regarder les dix épisodes en espérant rien d’autres que de passer un bon moment, néanmoins cela n’empêche pas de demander un divertissement de qualité. Seul point positif dans tout ça : la série permet de se souvenir pendant quelques épisodes d’un temps idyllique où l’on pouvait profiter des terrasses au soleil, se balader sans masque et même se faire la bise.

Sarah Cerange

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1Lauren Bastide, Présentes, 2020

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Titre original : Emily in Paris
Réalisation : Darren Star
Acteurs : Lily Collins, Lucas Braco, Ashley Park, Camille Razat
Date de sortie : 2 Octobre 2020
Durée : 10x24-34min
2
Irréel
Rédactrice
  1. « La parisienne est aujourd’hui métisse » est un cliché aussi vide de sens et stigmatisant que celui que vous dénoncez (à juste titre) dans cette série. Tout aussi absurde que ceux qui disaient (ou pensaient) il y a 30 ans « la parisienne est une femme blanche ». Heureusement qu’ « aujourd’hui » une femme n’a pas à être, ou à ne pas être, ou à être suffisamment, blanche/métisse/noire/asiatique ou que sais-je encore pour être tout simplement -mais admirablement- parisienne.

    1. Je m’excuse mais je ne vois pas en quoi vouloir reconnaître la diversité de notre pays est vide de sens et stigmatisant. Il s’agit justement de remettre en question le mythe de la Parisienne (établi depuis la fin du Second Empire et qui a connu son pic de popularité pendant les Années folles) face à la diversité puisque cette Parisienne de papier ignore la diversité. Il ne s’agit pas de créer un nouveau mythe national mais de reconnaître comment les minorités françaises changent l’image de la Parisienne et la littérature ne manque pas à ce sujet.
      Certes, les femmes n’ont pas à être ou ne pas à être aujourd’hui, et j’en suis ravie, mais ignorer les questions de diversité et de minorité revient à se tirer dans le pied en se voilant les yeux et en s’enfermant dans une réalité privilégiée.
      Néanmoins, quitte à ne pas rester dans un principe « aussi vide de sens et stigmatisant », on peut aller encore plus loin définir la parisienne à une femme métisse mais inviter à reconnaître la diversité des corps exclus et non reconnus dans les médias à cause de validisme, grossophobie, lesbophobie, transphobie ou islamophobie.

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      1. Je regrette mais les mots ont un sens. On ne peut pas, comme vous le faites, assimiler la parisienne d’aujourd’hui à un type ethnique (« métisse » en est un) et prétendre promouvoir la diversité. Certaines parisiennes sont métisses, et c’est merveilleux!, certaines ne le sont pas, et c’est merveilleux aussi! Je partage au moins autant que vous, je vous l’assure, la détestation de toutes les formes de discrimination, mais la pire des façons de lutter contre un stéréotype ethnico-culturel est d’en promouvoir un autre, même avec les meilleures intentions. Sinon c’est sans fin. C’est pour cette raison que j’ai réagi, face à ce qui était sans doute une maladresse, pour célébrer toutes les parisiennes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, métisses ou non (mais on est d’accord qu’on s’en fiche, non, de la couleur de leur peau?).

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      2. J’exècre les discriminations au moins autant que vous, mais les mots ont un sens, et je soulignais une maladresse de votre part. On ne peut pas (on ne devrait jamais), comme vous le faites, définir « la parisienne d’aujourd’hui » selon un type ethnique spécifique (« métisse » en est un) et prétendre promouvoir la diversité des parisiennes. Reconnaître la diversité, c’est célébrer toutes les origines, tous les types, et non célébrer une origine/un type réputé plus « divers » que les autres (ce qui est effectivement vide de sens et stigmatisant). On ne lutte pas contre la bêtise d’un stéréotype ethnico-culturel en lui substituant un autre stéréotype du même genre – sinon c’est sans fin… Donc certaines parisiennes sont métisses, et c’est merveilleux, et certaines ne le sont pas, et c’est merveilleux aussi. Sommes nous d’accord? C’est pour cette raison que j’ai réagi à ce qui était sans doute une maladresse, pour célébrer toutes les parisiennes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, métisses ou non (mais on est d’accord qu’on s’en fiche, non, de la couleur de leur peau?).

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