Pour son troisième long métrage, SIBYL, Justine Triet dresse le bouleversant portrait d’une femme en souffrance.

Dans SIBYL, Justine Triet donne à voir une femme qui souffre et dont les névroses, jamais complètement éteintes, vont se raviver au contact de subtils jeux de miroirs. La scène d’ouverture dans le restaurant japonais dans lequel Sibyl (Virginie Efira) discute avec son éditeur, est d’ailleurs une parfaite allégorie de sa vie : trop de plats, trop d’informations, trop de choix lui embrouillent l’esprit et l’empêchent de prendre les bonnes décisions, au risque de se tromper.Photo du film SIBYL
Sibyl décide donc de redevenir écrivain après avoir été psychanalyste pendant quelques années. Le premier jeu de miroir du film montre ainsi Sibyl qui soigne les névroses de ses patients, peut-être pour s’oublier et oublier les siennes, que l’on découvre grâce à de nombreux flashbacks. On ne sait pas vraiment d’où provient son mal-être permanent, sans doute de son rapport conflictuel à sa mère, comblé un temps par une addiction à l’alcool et sa passion charnelle pour Gabriel (Niels Schneider).

Depuis, la vie de Sibyl semble toujours en suspens, dans l’attente de retrouvailles de l’intensité de sa passion, dont elle ne s’est jamais remise de la perte. Elle ne vit pas, elle survit. Elle ne respire pas, elle cherche son souffle. Elle n’est pas dans la réalité, elle fait semblant. Elle ne trouve pas sa place, elle tente de la créer. Elle n’aime pas sa vie, elle vit par procuration. Et sans cesse, paradoxe du cordonnier le plus mal chaussé, elle fait un pas en avant, mais toujours trois pas en arrière.

SIBYL se révèle un film puissant et bouleversant, qui déroule brillamment le fil de la vie d’une femme complexe et attachante.

Pourtant, Sibyl a deux petites filles qu’elle élève avec son mari Etienne (Paul Hamy), un homme qui l’aime mais avec lequel elle communique peu. D’ailleurs, pourquoi le ferait-elle puisqu’elle raconte déjà tout à son propre psychanalyste ? Le docteur Katz (Arthur Harari, par ailleurs compagnon et coscénariste de Justine Triet) la tutore aussi dans son travail et la confronte à ses nombreuses transgressions. Il y a aussi dans ses pattes sa sœur Edith (Laure Calamy) mais son personnage est, tout comme celui du mari, peu fouillé et en arrière-plan.

Le second miroir dans lequel  Sibyl s’empresse de se refléter, c’est Margot (Adèle Exarchopoulos). La jeune actrice lui demande de l’aider à prendre une décision car elle est enceinte de Igor (Gaspar Ulliel) l’acteur principal, pourtant en couple avec Mikaela (Sandra Hüller), la réalisatrice du film dans lequel ils tournent tous. Cette demande particulière et la rencontre avec des protagonistes dont le métier est le jeu d’acteur et donc une forme de manipulation à plusieurs bandes, vont réveiller en Sibyl des démons que la jeune femme s’était évertuée à mettre de côté. Outrepassant, à leur demande, son rôle de psychanalyste, Sibyl sera tour à tour vecteur de communication, médiateur qui règle les conflits et même doublure.Photo du film SIBYLMais cet écho à sa propre vie va aussi inspirer le processus de création de la jeune femme, lui permettant de se décentrer, de faire un pas de côté salvateur un temps et d’écrire une fiction collant de près à leur réalité fantasmée. On pense ainsi à une très belle scène montrant Sibyl imitant Margot, la révélant à la lisière de son propre jeu de dupes et de folie. Et comment ne pas voir dans le lieu même du tournage du film, dont le titre est opportunément « Never Talk to strangers », un dernier jeu de miroir entre réalité et fiction, entre les acteurs et leurs personnages ? SIBYL renvoie ainsi au film Stromboli, qui révéla au monde entier la liaison passionnelle et interdite entre le réalisateur Roberto Rossellini et son actrice Ingrid Bergman.

On sent que Justine Triet s’est beaucoup amusée à filmer ce faux tournage, grossissant volontairement tous les traits de caractère des acteurs qui surjouent. Elle donne ainsi à voir une Margot à fleur de peau et décomposée par la passion et la violence de son amant Igor, séducteur et exigeant. Tous deux font face à Mika, la réalisatrice, qui gère tant bien que mal sa propre déconvenue d’être doublement trahie et les contraintes du tournage. Mais à ce jeu de « qui manipule qui », ce n’est évidemment pas Sibyl qui va gagner.

Justine Triet, qui avait déjà filmé Virginie Efira dans Victoria, magnifie dans chaque plan les émotions qui traversent le visage de l’actrice, créant ainsi une empathie absolue avec son personnage. Et en ultime pied de nez à l’interaction vie privée- vie professionnelle, nul doute que la relation amoureuse qu’entretiennent Virginie Efira et Niels Schneider depuis leur rencontre sur le tournage de Un amour Impossible sublime à l’écran les ébats amoureux de Sibyl et Gabriel. SIBYL se révèle donc un film puissant, qui déroule brillamment le fil de la vie d’une femme complexe et attachante, et qui mériterait de se voir décerner le Prix d’Interprétation Féminine pour Virginie Efira.

Sylvie-Noëlle

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SIBYL : une vie par procuration - Critique
Titre original : Sybil
Réalisation : Justine Triet
Scénario : Justine Triet, Arthur Harari
Acteurs principaux : Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos, Gaspard Ulliel
Date de sortie : 24 mai 2019
Durée : 1h40min
4.0Puissant
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