Pris en étau entre les productions Disney et les contre-attaques commerciales de leurs rivaux, le public regrette bien souvent que les films d’animation qu’on lui propose utilisent les mêmes codes de récit et le même type de graphismes en images de synthèse… S’il est vrai que ces blockbusters bénéficient d’une force de frappe promotionnelle laissant penser de prime d’abord que les films d’animation se suivent et se ressemblent, en y regardant de plus près, on découvre que le cinéma fantastique a permis l’expression de sensibilités et d’esthétiques très variées.

 

LA LÉGENDE DE LA VALLÉE ENDORMIE

Sorti en 1949, réalisé par Clyde Geronimi, James Algar et Jack Kinney, avec la voix de Bing Crosby.

Ichabod Crane qui, un jour d’automne, est nommé instituteur du village de Sleepy Hollow. Arrivé sur les lieux, il rencontre une jeune fille riche, Katrina Van Tassel, dont il tombe immédiatement amoureux. Après la fête d’Halloween, Ichabod doit retourner seul chez lui en pleine nuit, en passant par la forêt…
Second segment du diptyque Le Crapaud et le maître d’école, ce moyen métrage produit par Disney adaptait déjà l’œuvre de Washington Irving, cinquante ans avant Tim Burton et son somptueux Sleepy Hollow. La nouvelle d’origine est considérée comme l’une des premiers œuvres littéraires américaines, préceptrice du genre gothique appartenant jusqu’alors exclusivement aux auteurs européens. La forme du conte sert ici de catharsis au lecteur (et au spectateur du coup), afin qu’il exorcise sa crainte du passage de l’été à l’automne par le biais d’une histoire macabre, traitée sur le ton du grotesque par la firme aux grandes oreilles.

 

MAD MONSTERS PARTY ?

Sorti en 1967, réalisé par Jules Bass, avec la voix de Boris Karloff.

Le docteur Frankenstein veut se retirer de sa branche. Il est fatigué de créer des monstres. Il réunit donc une convention peuplée de personnages assez étranges pour élire son successeur.
Logé chronologiquement entre la série La Famille Addams et le cartoon Scooby-Doo, Mad Monsters Party ? partage la même tendance de ces kitschissimes sixties à tourner en parodie le patrimoine du cinéma d’épouvante. Ici c’est plus particulièrement le bestiaire des Universal Monsters que l’on retrouve sous forme de figurines de plasticine animées en stop-motion, le tout sur fond de musique pop réjouissante.

 

LES SORCIERS DE LA GUERRE

Sorti en 1977, réalisé par Ralph Bakshi, avec la voix de Mark Hamill

Dans un univers alternatif post-apocalyptique, les hommes ont muté et coexistent désormais avec des créatures mythiques tels que les elfes, les fées ou encore les magiciens. Déjà vaincu par son frère jumeau et obligé à l’exil, le sorcier noir Blackwolf se prépare, dans l’ombre, à prendre sa revanche grâce aux anciennes ruines du passé.
Ralph Bakshi est un maître britannique de l’animation, possédant un style immédiatement identifiable grâce à son emploi de l’animation traditionnelle, mêlée à la rotoscopie. Cette technique consiste à redessiner des mouvements effectués par des acteurs pour donner davantage de réalisme aux personnages, tout en gardant une part de liberté dans leur design et dans la représentation d’un monde où l’anticipation rencontre la fantasy.

 

L’ŒUF DE L’ANGE

Sorti en 1985, réalisé par Mamuro Oshii d’après une direction artistique de Yoshitaka Amano.

À l’aube d’un second déluge, prédisant l’arrivée d’une espèce supérieure à l’homme, une petite fille trouve un œuf qu’elle garde. Elle rencontre un jeune homme qui la suit, curieux de savoir ce que contient cet œuf.
Une parenthèse poétique dans un monde cruel; à ne pas en douter, Mamuro Oshii réalisateur de Ghost in the shell, monument du cyberpunk, expérimente ici une forme de poésie visuelle ramenant les dialogues au strict nécessaire, et diluant le récit dans une forme d’errance contemplative où se mélangent symbolisme obscur et candeur lumineuse.

 

THE TUNE

Sorti en 1992, réalisé par Bill Plympton.

Del, un jeune compositeur travaillant chez Mega Music, doit écrire un tube en 47 minutes, sans quoi il perdra son emploi. Désespéré, Del choisit de se rendre dans le village de Flooby Nooby, sans se douter qu’il va y vivre des expériences pour le moins surprenantes…
Premier long-métrage de Bill Plympton, dessinateur de presse qui a préféré la voix du cinéma indépendant plutôt que de transiger avec de grands studios. Plympton poursuit la tradition du cartoon américain où le dynamisme de l’animation sert un humour burlesque et un délire visuel surréaliste, mais cette tradition est ici détournée vers un récit adulte questionnant les affres de la création et les contingences matérielles d’un artiste. Barton Fink égaré chez Terry Gilliam en quelque sorte.

 

VAMPIRE HUNTER D : BLOODLUST

Sorti en 2000, réalisé par Yoshiaki Kawajiri

Dans un futur lointain, la Terre est encore dominée par les vampires, même si leur nombre est en constante diminution. D, Dunppeal, fils d’une mortelle et de l’ancien roi vampire, a fait le choix de chasser les vampires.
La série de romans de Hideyuki Kikuchi avait déjà connu une adaptation en 1985, mais il fallut attendre cette version pour découvrir une direction artistique faisant parfaitement honneur à cet univers hybridant plusieurs genres comme le conte gothique, le western et le post-apocalyptique. De Mad Max à Clint Eastwood en passant par Vampires de John Carpenter, Yoshiaki kawajiri mixent les références pour porter à l’image, des personnages hyper-graphiques et vraiment classes.

 

WALLACE ET GROMIT : LE MYSTÈRE DU LAPIN-GAROU

Sorti en 2005, réalisé par Nick Park et Steve Box, avec les voix de Ralph Fiennes et Helena Bonham Carter.

Une « fièvre végétarienne » intense règne dans la petite ville de Wallace et Gromit, et l’ingénieux duo a mis à profit cet engouement en inventant un produit anti-nuisibles humain et écolo, qui épargne la vie des lapins. Tout irait pour le mieux dans les affaires de deux compères, si un lapin-garou géant ne venait soudain s’attaquer aux sacro-saints potagers de la ville.
Premier long-métrage de Wallace et Gromit, après trois court-métrages géniaux, on retrouve ici tout le savoir-faire du studio britannique Aardman avec davantage de budget pour peaufiner les maquettes des décors et l’animation de la pâte à modeler. Nick Park, créateur des deux personnages, en profite ici pour rendre hommage à tout un pan du cinéma de genre, aux films de loup-garous évidemment, mais également aux savants fous et à King Kong.

 

A SCANNER DARKLY

Sorti en 2006, réalisé par Richard Linklater, avec Keanu Reeves, Robert Downey Jr et Winona Ryder.

Le policier Bob Arctor, spécialiste réticent des missions d’infiltration, est contraint de jouer les taupes auprès de ses amis toxicomanes Jim Barris, Ernie Luckman, Donna Hawthorne et Charles Freck.
Lorsqu’il reçoit l’ordre de s’espionner lui-même, Arctor entame une inexorable descente dans l’absurde et la paranoïa, où loyautés et identités deviennent indéchiffrables.
Pour adapter le roman Substance Mort de Philip K.Dick et retranscrire la confusion de son protagoniste, Richard Linklater choisit de capter les mouvements de ses acteurs par rotoscopie, puis de les redessiner dans une texture à mi-chemin entre animation traditionnelle et images de synthèse. Le mélange entre réalisme et réinterprétation des formes et des lumières, retranscrit ainsi le trouble constant de ces personnages marginaux, ne sachant jamais vraiment où se terminent leurs délires et où commence la réalité.

 

MONSTER HOUSE

Sorti en 2006, réalisé par Gil Kenan, avec les voix de Steve Buscemi et Maggie Gyllennhaal

D.J. Walters, un petit garçon de 12 ans est persuadé que son voisin est responsable de la mystérieuse disparition de sa femme. Il a également remarqué d’autres phénomènes inquiétants se déroulant dans la maison de ce dernier.
On retrouve dans le principe de comédie horrifique de Monster House, le charme des divertissements familiaux des années quatre-vingts. En adoptant le point de vue d’un enfant et en tournant au ridicule la plupart des adultes autour de lui, tant dans leur caractérisation que dans leur allure, Gil Kenan nous incite à retrouver une part de naïveté et d’enthousiasme qui n’est pas sans rappeler celle des Goonies de Richard Donner et de Panique à Florida Beach de Joe Dante.

 

LA LÉGENDE DE BEOWULF

Sorti en 2007, réalisé par Robert Zemeckis, avec Ray Winstone, Anthony Hopkins et Angelina Jolie.

En des temps lointains, le viking Beowulf vient proposer ses services au roi Hrothgar; le royaume de ce dernier est en effet fréquemment victime des assauts d’une mystérieuse créature nommée Grendel.
Robert Zemeckis fait partie d’un cercle très fermé de cinéastes pionniers, qui se permet d’expérimenter au sein du divertissement hollywoodien, des techniques nouvelles qui feront école par la suite. Après une première expérience en 2004, avec Le Pôle Express, Zemeckis approfondit avec La Légende de Beowulf sa maîtrise de la performance capture, afin d’expérimenter une représentation réaliste de ses personnages au sein d’un monde truculent et épique.

 

PEUR(S) DU NOIR

Sorti en 2008, réalisé par Blutch, Charles Burns, Marie Caillou, Pierre di Sciullo, Lorenzo Mattotti, Richard McGuire.
Une anthologie dont le thème commun est la peur de l’obscurité, et comment celle-ci fait travailler notre imagination.
Projet français réunissant des artistes de nationalités différentes, Peur(s) du noir apparaît comme un ovni dans la monde de l’imagination, puisque le concept de base impose à ses six réalisateurs l’utilisation d’un noir et blanc radical, où l’utilisation d’autres couleurs est, sauf exceptions rares, proscrite. Ce théâtre d’ombres que la bande-dessinée connait bien, permet d’installer des atmosphères oppressantes et de mettre de côté le spectaculaire pour privilégier la suggestion.

 

CORALINE

Sorti en 2009, réalisé par Henry Selick, avec les voix de Dakota Fanning et Teri Hatcher
Coraline emménage avec ses parents dans une étrange maison. Ouvrant une porte condamnée, elle pénètre dans un appartement identique au sien… mais où tout est différent.
Coraline marque la collaboration de deux artistes qui étaient faits pour se rencontrer : l’écrivain Neil Gaiman à qui la fantasy contemporaine doit ses plus belles œuvres, et Henry Selick cinéaste rare et pourtant orfèvre de la stop motion à qui l’on doit L’Etrange Noel de Monsieur Jack. Au vu de l’adéquation entre l’univers esthétique de Selick et la poésie bizarre de Gaiman, on espère que les deux hommes réussiront à porter à l’écran L’Etrange vie de Nobody Owens, projet qui leur tient à cœur depuis des années.

 

BRENDAN ET LE SECRET DE KELLS

Sorti en 2009, réalisé par Tomm Moore  et Nora Twomey, avec la voix de Brendan Gleeson.

C’est en Irlande au IXème siècle, dans l’abbaye fortifiée de Kells, que vit Brendan, un jeune moine de douze ans. Sa rencontre avec Frère Aidan, célèbre maître enlumineur et « gardien » d’un Livre d’enluminures fabuleux mais inachevé, va l’entraîner dans de fantastiques aventures.
Pour donner vie et flamboyance à son univers celtique, Tomm Moore crée un contraste entre le design des personnages et celui des décors. Les personnages sont croqués par la technique de la ligne claire, aux traits simples servant de contours nets aux couleurs en aplats, dépourvues d’effets d’ombres ou de lumière, tandis que les décors renversent cette impression minimaliste grâce à la richesse de leurs formes tantôt asymétriques, tantôt géométriques où se mêlent les dégradés de couleurs propre à l’aquarelle, les contrastes des encres et les effets textures de la pastel.

 

NIGHT OF THE LIVING DEAD : REANIMATED

Sorti en 2009, réalisé par Mike Schneider et un nombre considérable d’autres artistes.
Quarante ans après la sortie de La Nuit des morts-vivants, un collectif de dix artistes se réunit pour rendre hommage à ce que bon nombre de cinéphiles considère comme un monument du film d’horreur, autant que comme un précurseur d’un cinéma américain engagé et indépendant. En mêlant à des fragments du film de George A. Romero, des séquences suivant fidèlement le scénario d’origine mais déployant diverses techniques d’animation, du dessin aux coups de crayons grossiers à la marionnette de chaussettes; l’intention des héritiers est ici de mettre en avant l’influence de ses images matricielles sur la culture populaire, foisonnant aujourd’hui de zombies et de récits apocalyptiques.

 

COLORFUL

Sorti en 2010, réalisé par Keiichi Hara.

Un esprit gagne une deuxième chance de vivre à condition d’apprendre de ses erreurs. Il renait dans le corps de Makoto, un élève de 3ème qui vient de mettre fin à ses jours. L’esprit doit endurer la vie quotidienne de cet adolescent mal dans sa peau.
Traversé par une sensibilité adolescente, Colorful n’hésite pas à faire appel aux émotions, voire aux larmes des spectateurs. Concevant la métempsychose (voyage d’une âme vers un nouveau corps après la mort) comme la possibilité de réinterpréter la vie par une voie plus lumineuse, et comme l’indique le titre, inondée de couleurs vives composant ainsi une ambiance douce et nostalgique comme la culture japonaise sait nous en offrir.

 

LES ENFANTS LOUPS : AME ET YUKI

Sorti en 2012, réalisé par Mamoru Hosoda
Hana et ses deux enfants, Ame et Yuki, vivent discrètement dans un coin tranquille de la ville. Leur vie est simple et joyeuse, mais ils cachent un secret : leur père est un homme-loup. Quand celui-ci disparaît brutalement, Hana décide de quitter la ville pour élever ses enfants à l’abri des regards.
Mamoru Hosoda est un artiste précieux pour le cinéma, combinant la grâce de son animation à sa vision d’auteur. Avec Les Enfants Loups, il réussit à immiscer dans le féerique traditionnel, un regard intimiste sur l’amour maternel. En plaçant son récit dans l’écrin poétique de la campagne japonaise, immédiatement évocatrice pour un spectateur occidental, Hosoda compose avec les variations émotionnelles qui portent le film d’un départ presque naturaliste, vers une progression lyrique.

 

FRANKENWEENIE

Sorti en 2012, réalisé par Tim Burton, avec les voix de Martin Landau et Martin Short.
Réécriture du mythe de Frankenstein du point de vue de Victor un garçon ressuscitant son chien Sparky.
Déjà du temps où il travaillait en tant que dessinateur pour Disney, Tim Burton avait réussi à réaliser en parallèle le macabre court-métrage Vincent, rendant à la fois hommage à l’univers d’Edgar Allan Poe et à celui-ci qui en fut le plus digne représentant à l’écran, Vincent Price. Burton prolongea le plaisir référentiel avec Frankenweenie, court-métrage tourné avec des acteurs, avant de développer vingt ans plus tard cette version longue en stop-motion complétée par des images de synthèses. Des Universal Monsters aux Gremlins en passant par les kaiju japonais, si vous comptez vous lancer dans un jeu à boire pour énumérer les références, attention au coma éthylique.

 

EXTRAORDINARY TALES

Sorti en 2013, réalisé par Raul Garcia avec les voix de Christopher Lee et Guillermo Del Toro.

Cinq histoires, cinq ambiances graphiques différentes, grâce auxquelles les artistes ont exprimé au mieux la complexité et la noirceur de l’univers d’Edgar Allan Poe.
Si Tim Burton n’a jamais caché l’influence du cycle Edgar Allan Poe de Roger Corman sur son cinéma; l’espagnol Raul Garcia va lui jusqu’à demander au patriarche du cinéma fantastique de donner de la voix dans son adaptation du Masque de la mort rouge. D’une certaine façon, Garcia propose une approche protéiforme de l’œuvre du nouvelliste gothique, héritière de celle de Corman qui traitait les histoires par différents tons et registres : la mélancolie, l’humour noir, etc…Ici Garcia part du potentiel de l’animation assistée par ordinateur pour jouer sur les variations de luminosité et de couleurs afin de créer des ambiances différentes.

 

POS ESO

Sorti en 2014, réalisé par Samuel Orti Marti
Trini, la mondialement célèbre danseuse de flamenco, fait une profonde dépression et abandonne la scène. Damian, son fils de 8 ans, est possédé par un esprit malveillant qui lui fait commettre des méchancetés des plus sanglantes et cruelles.
Pos eso s’inscrit dans la lignée des comédies horrifiques où aucun délire potache n’est interdit, et les audaces visuels sont ici rendus soutenables par l’utilisation de la pâte à modeler. Revendiquant ainsi, à la manière d’un Sam Raimi ou d’un Alex De La Iglesia, le double parrainage du gore et du burlesque, Samuel Orti Marti s’amuse à parsemer sa parodie de L’Exorciste, de références à bon nombre d’autres classiques de l’épouvante tel que Poltergeist ou Les Griffes de la nuit, en les intégrant aux clichés de la culture espagnole.

 

PSICONAUTAS

Sorti en 2015, réalisé par Alberto Vazquez et Pedro Rivero
Deux adolescents, Birdboy et Dinki, survivent à la catastrophe écologique qui a dévasté leur île. Birdboy est profondément affecté par la disparition de son père et rongé par le mal-être. Dinky décide de quitter les lieux et entreprend un voyage risqué dans cet univers sombre et hostile.
Décidemment les cinéastes espagnols se distinguent ces dernières années par leur volonté de proposer des esthétiques originales, et cette adaptation de roman graphique en est un exemple frappant. Le travail de Vazquez et Rivero ne sert pas simplement un propos écologiste alarmiste, il dépeint également un état-d’esprit désespéré qui contamine aussi bien les décors que les consciences des personnages. Le malaise opère par un traitement expressionniste gardant une certaine forme de minimaliste, qui n’est pas sans rappeler les parti-pris du jeu vidéo Limbo.

Arkham