Vous avez sans doute appris la nouvelle au mois de juin, Christopher Lee s’est absenté. Certains prétendent qu’il est mort, mais il est difficile de croire qu’une légende ayant traversé soixante-ans de cinéma de genre puisse disparaître pour de bon, surtout quand elle a ressuscité un nombre incalculable de fois à l’écran sous les traits du comte Dracula. Figure de proue des Hammer films, le géant Lee participe à la résurrection technicolor d’un bon paquet de mythes littéraires dont il serait difficile d’établir une liste exhaustive en quelques lignes : Le Chien de Baskerville, La Momie, Frankenstein, Docteur Jekyll, Fu Manchu…Et si les amateurs de cinéma de genre vouent un véritable culte au lord anglais, les geeks du vingt-et-unième siècle ne sont pas en reste, puisque après être revenu sur le devant de la scène grâce à ses participations dans les films de Tim Burton, il incarnera Samourane dans Le Seigneur des Anneaux et le comte Dooku dans Star Wars. Si l’acteur à la voix caverneuse reste associé à ces succès, sa filmographie est riche de plus de deux-cents rôles, certains dans des perles fantastiques dont voici 5 exemples.

LA CITÉ DES MORTS

Sorti en 1960, réalisé par John L. Moxey, avec Christopher Lee, Dennis Lotis et Patricia Jessel.
Une étudiante est envoyée par son professeur dans un village perdu faire des recherches sur des pratiques anciennes de sorcellerie. Arrivée dans son hôtel elle commence à entendre d’étranges bruits qui semblent provenir d’une trappe dans sa chambre.
A la fin des années cinquante, l’essor de la Hammer donne un coup de fouet bienvenu au genre horrifique dans le monde entier; des Larmes de la malédiction au Mexique au cycle Poe de Roger Corman aux USA, en passant par Le Masque du Démon en Italie, nombreuses sont les productions à emprunter son décorum gothique au studio britannique. La Cité des morts signe la rencontre des producteurs Subotsky et Rosenberg qui fonderont par la suite le studio Amicus, et pour se différencier de leur illustre aîné, ils choisissent une image noir et blanc plus radicale que les teintes automnales de Dracula ou Frankenstein, et au lieu de puiser dans la littérature du dix-neuvième siècle, ils s’inspirent plutôt de H.P.Lovecraft et de son goût pour les villages isolés cachant une indicible menace. A noter que pour surfer sur le succès de Psychose sorti quelques semaines plus tôt, le film fut renommer Horror Hotel aux États-Unis.

LE TRAIN DES ÉPOUVANTES

Sorti en 1965, réalisé par Freddie Francis, avec Christopher Lee, Peter Cushing et Roy Castle.
Dans un train, cinq voyageurs, qui ne se connaissent pas, sont contactés par un mystérieux personnage fortuné qui leur offre de lire leur avenir dans les cartes de tarot. Il leur prédit à tous des choses terribles.
Avec Le Train des Épouvantes, le studio Amicus inaugure une formule dont elle usera jusqu’à la fin des années soixante-dix, à savoir le film à sketches, grâce à quoi les films pouvait bénéficier d’un casting prestigieux à moindre frais. On retrouve ici le duo terrible de la Hammer, Peter Cushing et Christopher Lee, amis inséparables à la vie qui signeront pour plusieurs productions Amicus, bâties sur la même collection de récits d’épouvantes telles que Asylum et La Maison qui tue. Ici Lee interprète un critique d’art qui cherche à se venger d’un peintre avant-gardiste, dans un sketch mêlant humour noir et tension psychologique à la façon d’un épisode d’Alfred Hitchcock présente.

LE VAMPIRE ET LE SANG DES VIERGES

Sorti en 1967, réalisé par Harald Reinl, avec Lex Baxter, Karin Dor et Christopher Lee.
Le comte Frederic Regula, qui a torturé et tué douze jeunes filles, est condamné à être écartelé. Trente-cinq ans plus tard. Roger, avocat, reçoit d’un énigmatique unijambiste une invitation à se rendre au château du comte Regula. La baronne Lilian von Brabant a également été conviée.
Comme ce fut le cas pour La Cité des Morts, ce film allemand se retrouve affublé à sa sortie d’un titre trompeur, utilisant le terme “vampire” comme une étiquette indécollable sur le front de Christopher Lee. En vérité, l’acteur joue ici un nécromancien, version masculine de la comtesse Bathory, entraînant les visiteurs égarés de piège en piège avec un plaisir sadique digne d’Edgar Allan Poe, dont il reprend ici le dispositif du pendule géant. Si ce genre de délires baroques constitue davantage la marque de fabrique du cinéma britannique ou italien, l’allemand Harald Reinl se montre aussi appliqué dans sa mise en scène que ses modèles; proposant des séquences mémorables telles que la traversée de la forêt des pendus, ou l’exploration de la crypte tapissée de crânes humains. En somme, une vision de l’enfer magnifiée par un travail sur les couleurs à mi-chemin entre celles des illustrations de serials, et les teintes crépusculaires d’Arnold Böcklin.

LA MAISON ENSORCELÉE

Sorti en 1968, réalisé par Vernon Sewell, avec Boris Karloff, Christopher Lee et Barbara Steele.
Un marchand d’antiquités part la recherche de son frère, mystérieusement disparu après avoir poignardé une jeune femme au cours d’une fête satanique. Son enquête le conduit à un manoir, siège de cérémonies orgiaques et décadentes.
Ce film constitue une équation magique pour les cinéphiles, en cumulant les noms des légendes de l’épouvante Lee, Karloff et Steele, au service d’une adaptation du maitre H.P.Lovercraft. Si l’univers de l’écrivain est réputé impossible à adapter avec fidélité sur grand écran, le réalisateur met à profit ce récit de secte satanique, pour accumuler tous les clichés du film d’épouvante des années soixante. Séquence d’orgie prétexte à dénuder de jeunes starlettes, manoir lugubre à l’immense bibliothèque, talisman maudit et manuscrit ancien, on en vient à croire que le scénario n’est qu’un exercice de style cherchant à synthétiser tout l’imaginaire de la décennie. Le film ne se résumerait qu’à une œuvre convenue, si ces expérimentations psychédéliques n’apportaient pas une représentation originale du monde parallèle qui vient progressivement parasiter la réalité.

THE WICKER MAN

Sorti en 1973, réalisé par Robin Hardy, avec Edward Woodward, Christopher Lee et Britt Ekland.
Le sergent Howie est chargé d’enquêter sur la disparition d’une petite fille sur une île isolée. Au cours de ses investigations, il découvre que la population locale se livre à d’étranges cérémonies d’un autre âge.
Incontournable est bien l’adjectif qui convient à The Wicker Man (plus rarement nommée Le Dieu d’osier) puisqu’il fut classé quatre-vingt seizième meilleur film britannique par le British Film Institute. Partant d’un postulat classique autant pour le polar que le fantastique, cette enquête dans un monde isolé de la civilisation ne cesse de surprendre le spectateur, grâce à ses ruptures de tons incessantes, où l’érotisme d’une scène menace de tourner à l’inquiétant, où l’humour grivois peut tout aussi bien désamorcer la tension psychologique. Entre ses chansons aux mélodies légères et son ambiance de bacchanales, Robin Hardy prend chaque fois le contrepied des effets conventionnels pour faire monter l’angoisse jusqu’au final absolument dément. Christopher Lee tenait son rôle de gourou païen comme son meilleur, il porte en tout cas tout l’aura subversif des années soixante-dix, où les nouveaux idéaux hippies et libertaires se confrontaient aux valeurs chrétiennes et conservatrices.

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