Cher Blog du Cinéma, je m’absente trois jours au Festival du Film Fantastique de Strasbourg, et déjà ton logo noir et bleu et ton design épuré me manquent. J’aimerais que tu sois là pour voir que la générosité de la capitale alsacienne n’a d’égale que la charge calorique de sa cuisine. Quand tu recevras cette carte postale, je serai déjà rentré et le palmarès du festival sera déjà annoncé; nous permettant ainsi de constater s’il existe ou non un schisme entre les choix du public et ceux des professionnels du jury.

La sélection de cette neuvième édition, pourtant copieuse et variée, a presque été éclipsée par un évènement parallèle qui permit de célébrer à la fois le cinéma d’épouvante et les journées du patrimoine. On se souviendra longtemps de cette séance immersive des Dents de la Mer, dans le cadre somptueux des bains municipaux; et il y a fort à parier que dans les années à venir, les cinéphiles qui avaient revêtu leur plus beau slip de bain pour l’occasion, tenteront de trouver un concept aussi efficace pour détrôner cet hommage aquatique au classique de Spielberg, dans le panthéon des meilleures idées jamais élaborées.

projection de Les Dents de la mer aux bains municipaux © Nicolas Busser

projection de Les Dents de la mer aux bains municipaux © Nicolas Busser

Entre deux séances, j’ai engagé la conversation pour savoir quels moments forts j’avais manqués, et j’ai constaté qu’il existait un archétype de spectateur aussi barbu et chevelu que moi, et j’ai deviné les atomes crochus entre le cinéma de genre et les festivals rocks, aux vus des t-shirts à l’effigie de groupes métalleux, dont les noms pourraient d’ailleurs servir de titres aux œuvres du bien-nommé Rob Zombie, ou d’autant de midnight movies au charme graphique tout aussi assumé. Ma deuxième observation s’est portée sur quelques demoiselles dont les pointes de cheveux teintes en vert ou en rouge, les piercing aux lèvres et les sacs décorés du crâne de Jack Skellington, ont profondément imprimé ma rétine. Adolescent, je faisais la cour à ce même genre de troublantes apparitions; moi qui me demandait où elles étaient passées, je suis heureux d’apprendre qu’elles sortent de la brume chaque année à Strasbourg.

Cette population ouverte à toute forme d’objet filmique, a particulièrement applaudi Swiss Army Man de Daniel Scheinert et Daniel Kwan, dont l’avant-première a ouvert en beauté le festival, en jouant habilement sur les ruptures de tons que promet son pitch improbable, dans lequel Daniel Radcliffe joue mieux les morts qu’il n’a jamais interprété les vivants. Autre pièce remarquable parmi les films présentés hors compétition, Late Shift de Tobias Weber a su provoqué un moment de joyeuse communion, en proposant un procédé interactif permettant d’orienter le récit. L’expérience doit être jubilatoire à vivre entre complices des salles obscures; cependant une spectatrice m’a confié avoir regretté que la foule galvanisée ait opté pour les choix les plus radicaux, donnant ainsi un film un tantinet bourrin, à la fin précipitée, là où certains participants auraient préféré une version plus subtile et moins attendue de ce thriller helvético-britannique.

Late Shift

Late Shift

L’intérêt de mêler dans un planning, trois rétrospectives et quatre sélections, permet de varier les plaisirs en une seule journée, où l’on peut tout aussi bien savourer un Universal Monsters comme une madeleine de Proust, découvrir une satire sur les hipsters new yorkais telle Creative Control de Benjamin Dickinson, et avoir le plaisir de discuter avec le journaliste Gilles Penso, venu présenter le documentaire Creature Designers, cosigné avec son confrère Alexandre Poncet, dans lequel sont compilés des témoignages passionnants des maitres américaines des effets spéciaux, physiques comme numériques. C’est lors de cette séance que j’ai remarqué la convivialité régnant sur cette semaine cinéphilique, quand Penso remercia William Lustig, président du jury, de s’être déplacé et discrètement installé dans un fauteuil du troisième rang, alors que cela n’était pas prévu dans son emploi du temps chargé.

Le temps de me déplacer vers un autre cinéma pour la séance suivante, et je croise à nouveau Lustig, venu présenter une séance de rattrapage de son film culte Maniac, alors qu’une fois de plus sa présence n’était pas annoncée dans le programme. Grand gamin débonnaire dont on ne peut nier l’influence sur une lignée de thrillers gores et craspecs, le cinéaste n’en a pas pour autant oublié de rester accessible, et ajoute avant de quitter la salle, qu’il sera dans les parages jusqu’à la cérémonie de clôture, et qu’il ne faudra pas hésiter à l’approcher si une question nous traversait l’esprit.

William Lustig, président du jury © Nicolas Busser

William Lustig, président du jury © Nicolas Busser

Une ambiance propice au partage du pop corn et aux échanges de nos approches respectives des genres cinématographiques, qui semble aller croissante au fil des séances d’une même journée. On peut commencer l’après-midi en appréciant une utilisation soft, quasi-naturaliste du fantastique comme celle de Shelley d’Ali Abbasi (un Rosemary’s baby perdu dans la forêt), et pousser les visionnages jusqu’aux séances de vingt-deux heures et minuit qui nous offrent des chefs-d’œuvre alternatifs, entre nanars et poèmes surréalistes. Terra Formars du prolifique Takashi Miike nous propose ainsi une science-fiction teintée des couleurs criardes du sentaï, dans une histoire de cafards mutants qui ne recule devant rien, ni le ridicule, ni le lyrisme.

Je quitte donc Strasbourg pour revenir vers toi, mon doux Blog, et répandre deux bonnes nouvelles sur tes pages : tout d’abord, les amateurs de cinéma de genre italien, pleurant l’état moribond de celui-ci depuis la fin des années quatre-vingt, peuvent se réjouir de l’arrivée tonitruante de They call me Jeeg de Gabirele Mainetti; comédie bourrée de références pop, spéculant autour de la figure du super-héros, dans un contexte plus évocateur qu’un univers artificiel de comics, à la façon de Super de James Gunn.
Quant à la deuxième bonne nouvelle, elle concerne le cinéma français qui prouve avec deux films en compétition, qu’il se porte bien et qu’une nouvelle génération de cinéastes sait trouver des idées audacieux pour distiller les codes de différents genres dans leurs œuvres d’auteurs. Avec son premier film The Open, Marc Lahore investit le récit éprouvé de déambulation dans un décor post-apocalyptique, en interprétant les parcours émotionnels de ses protagonistes par le prisme… du tennis ! Ayant su composer avec un budget modeste, Lahore prouve que l’on peut réussir à installer une atmosphère en jouant habillement avec l’épure, et qu’une maitrise technique de chaque poste permet d’installer une tension dramatique à l’écran, aussi intense pour les corps que ce que le récit laisse entrevoir de l’intérieur des esprits.

The Open FEFFS

The Open

Et comment conclure cet article sans évoquer le phénomène Grave ? Premier film également, qui permet à la scénariste Julia Ducournau d’exprimer désormais son talent à la réalisation. Je profite de cet article pour faire part de ma profonde consternation face aux médias qui ont relayé les échos des festivals de Cannes et de Toronto, en ramenant Grave à deux statuts, que la réalisatrice autant que le public de Strasbourg ont pris à la dérision lors des questions après la séance.
Oui, certaines personnes se sont évanouies lors des projections dans d’autres festivals, mais les réactions de spectateurs trop sensibles ne déterminent en rien le degré de gore d’une expérience cinématographique. On rit souvent, on frissonne parfois mais l’hémoglobine n’est pas surdosée et n’empiète jamais sur la pertinence du scénario et de l’émotion suscitée par ce drame adolescent, qui avant d’utiliser des éléments esthétiques du body horror, s’en approprie d’abord les thèmes profonds dont l’exploration du corps, de la sexualité, de la dignité physique. Et par pitié, mesdames et messieurs les spécialistes du buzz, arrêtez de qualifier Grave de film pro-végan; ça n’est pas là la question, et si certains personnages expriment effectivement des convictions, cela ne constitue pas pour autant un discours au film. Film qui plus est, parle davantage du tabou de l’anthropophagie et du parcours initiatique d’une jeune femme, devant affronter ses pulsions et trouver une issue morale à la période mouvementée du passage à l’âge adulte.

Cher Blog, tu l’auras compris à la lecture de ce compte rendu, l’année prochaine si tu me cherches au début de l’automne, tu sais d’ores et déjà où me trouver.

PALMARES :
Octopus d’or et Prix du public : Grave de Julia Ducournau
Méliès d’argent : I Am Not A Serial Killer de Billy O’Brien
Mention Spéciale du jury : Another Evil de Carson Mell

Plus d’infos sur : http://strasbourgfestival.com/

Arkham

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