Avis aux cinéphiles de l’improbable, du grotesque et du sublime, les éditions Wombat ont décidé de vous gâter en publiant NANAR WARS, une anthologie du cinéma de contrefaçon, du Star Wars turc au Harry Potter mexicain.

De prime abord, on pourrait croire que notre plaisir de spectateur vient d’une satisfaction immédiate et indiscutable devant des miracles accomplis. Avant, pendant et après la séance, on rêve le geste créatif magistralement exécuté, on tente de le décomposer, de l’analyser, de le rationaliser. Mais c’est peine perdue, rien n’explique totalement la magie d’un succès du box-office. De cette tentative de réflexion, de cette volonté d’appropriation voire de ré-appropriation des images du grand écran, naît parfois à défaut une élaboration spirituelle satisfaisante, une certaine poésie. Le documentaire RAIDERS ! nous montre ainsi l’exemple fascinant d’une bande d’ado qui s’est lancée dans le pari fou de retourner Les Aventuriers de l’Arche Perdue au dialogue et au plan près, avec les moyens du bord. Et le cinéaste Don Siegel lui-même, déclarait après avoir réalisé L’Invasion des profanateurs de sépultures, que le roman de Jack Finney méritait une nouvelle adaptation chaque année.

Revoir, refaire, retrouver l’émotion du miracle ; Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle savent mieux que quiconque à quel point cette pensée peut virer à l’obsession chez certains producteurs cupides. Dieu créa l’homme, et quand l’homme voulut imiter Dieu, le sacrilège engendra la créature de Frankenstein. Moins esthétique que l’homme, moins gracieuse, moins aboutie niveau finitions. Quand des producteurs brésiliens, indiens ou turcs jouent les Frankenstein du box-office, cela donne matière au livre NANAR WARS – Quand les grands succès d’Hollywood se font plagier.

Si Vincenot et Prelle utilisent à juste titre le terme nanar, c’est pour situer les œuvres étudiées dans une démarche journalistique propre au genre. On plonge dans le spectacle du nanar en aventurier, on explore des pans entiers des cinémas d’exploitations oubliés, on s’attarde dans des contrées méconnues, en mettant de côté les paramètres confortables du bon goût et de l’establishment cinéphilique. L’art du nanar n’est digne d’être vécu qu’en étant sacerdoce, exigeant de ses missionnaires qu’ils acceptent la possibilité du malaise et de l’incongruité abyssale.

En ce qui concerne le domaine mis en lumière dans NANAR WARS, l’art du nanar s’avère d’autant plus cruel (et donc paradoxalement d’autant plus savoureux) qu’il vient titiller notre mémoire de cinéphile en s’invitant à la table des grands succès hollywoodiens. Je parlais plus haut de l’obsession de recréer le geste magistral du miracle, on pourrait ainsi comparer le plagiat cinématographique à la réappropriation d’un numéro de magie. Imaginez qu’un illusionniste bras cassé tente de reproduire dans un cabaret décrépi, un numéro de femme coupée en deux en imitant approximativement la gestuelle d’un magicien qui l’a impressionné à Las Vegas. On peut s’attendre à ce qu’une maladresse, une erreur dans l’exercice d’imitation provoque un accident effroyable, arrosant alors les spectateurs de l’hémoglobine d’une pauvre bimbo guillotinée. Hé oui, pour apprécier le ripoff (plagiat nanardesque) à sa juste valeur, il faut avoir un goût certain pour l’imprévu, l’imprévisible, l’accident. Les affiches vous promettent un divertissement spectaculaire digne de Spielberg ou de Lucas, et là PAF ! Accident ; on se retrouve avec un Batman turc obsédé sexuel, un Indiana Jones mexicain décati ou un E.T espagnol digne d’un happening de Touche pas à mon poste.

NANAR WARS est judicieux découpé en trois parties, correspondant chacune à un type d’icônes du grand écran plagiées selon les modes. Dans la première partie, nous retrouvons ainsi le parfum des serials et des bande-dessinés pulp avec ces bonnes vieilles trognes de Tarzan, King Kong et Zorro. Toujours présents lorsqu’on a besoin d’eux, les héros du grenier de papi sont malmenés malgré le respect qui leur est dû, par des cinéastes opportunistes, autant que les auteurs de l’anthologie qui raillent allègrement le décalage flagrant entre l’intention d’imposer une autorité et une prestance, et le ridicule du résultat final. Ainsi dans Zorro Kamcili Süvari, le vengeur masqué semble n’avoir jamais aussi mal géré sa virilité, et à force de rodomontades franchement rétro pour prouver qu’il est un vrai, un dur, un moustachu au cuir tanné, il bascule fatalement dans le grotesque :

“Une fois la justice rétablie dans toute la région, notre héros retourne dans sa tanière, descend de son cheval, remet ses bottines en cuir de vachette et son foulard de soie, se repeigne devant son miroir, se parfume généreusement, puis remonte le passage secret pour finir par sortir du placard, bien décidé à ne plus jamais se laisser traiter de lopette.”

La deuxième partie du livre est consacrée aux super-héros et rappellera à ceux qui tentaient de l’oublier, comme on tente désespérément d’oublier ses premières beuveries au Malibu ananas, que les super-héros ne sont pas sortis directement de la cuisse de Marvel studios. Nos amis en costume flashy ont eux aussi connu une adolescence difficile, une période où leur mythe n’était pas encore sacralisé par Hollywood; comme en témoigne l’improbable 3 Dev Adam dans lequel le catcheur Santo (figure incontournable de la culture populaire mexicaine) affronte Captain America et Spider-Man. La vérité éclate enfin sur le passé de l’homme-araignée, dont on occulte trop souvent les origines ottomanes :

“Le plus perturbant, c’est qu’il s’est laissé pousser la moustache sous son masque et qu’il exhibe des sourcils tellement broussailleux que le film semble être en 3D”.

La troisième partie est sans doute la plus croustillante puisqu’elle parcourt l’ère des blockbusters, des ersatz des Dents de la mer (avec des morues dans le ripoff brésilien, excusez du peu) à ceux de Jurassic Park et Harry Potter. On ne saurait dignement passer sous silence la clé de voûte du projet de Vincenot et Prelle, Dünyayi Kurtaran Adam, exhumé par les deux compères en 2003 dans la revue Cinéastes sous le titre Turkish Star Wars, et devenu depuis un objet de culte chez les aficionados du nanar. Parmi les objets d’études hauts en couleur de cette troisième partie, on restera pensif devant le cas de Kara Simsek, copie turc non conforme de Rocky. Si l’original est une histoire de self made man typiquement américaine, son ripoff semble vouloir faire feu de tout bois, en mêlant l’aura triomphale des Etats-Unis à la fierté nationale turque. Dans ce combat des contextes culturels, c’est la cohérence de l’œuvre qui termine K.O :

“C’est la finale du championnat d’Europe, et les organisateurs ont logiquement décoré la salle de drapeaux américains. […] Comme Serdar porte un short aux couleurs du drapeau espagnol, la foule enthousiaste crie ” USA ! USA !”.”

NANAR WARS est bien entendu un ouvrage ludique, à consommer d’urgence les soirs de cafard. Les avocats pourront s’amuser à compter le nombre de procès possibles, généralement pour le vol éhonté des bandes originales évocatrices. Les autres lecteurs pourront faire un jeu à boire en comptant le nombre de fois où les termes “caoutchouc”,  “plastoc” ou “polystyrène” sont utilisés par les deux Emmanuel. Mais au-delà de la gourmandise que réserve cet ouvrage goguenard jamais avare d’un jeu de mots poussifs (Acapulco-citron ?! Sérieux les gars, Almanach Vermot 1958 !), il se dégage un constat quant aux ripoffs. Dans la plupart des cas étudiés, le ridicule du résultat ne vient pas d’un vide laissé dans le scénario, par le schéma du blockbuster d’origine vidé de sa substance, ou par le dépouillement des qualités techniques. L’effet nanar est davantage causé par la confrontation entre les éléments emblématiques du modèle plagié et des ingrédients propres au cinéma d’exploitation des différents pays. En résulte des aberrations telles que Shoktir Lorai, le Robocop bangladais, qualifié par Vincenot et Prelle de “comédie-romantique-familiale-policière-de-science-fiction-chantée-et-dansée”. Dans le monde merveilleux du ripoff, on se bat, on danse, on flingue, on explose et on s’embrasse, bref ça part dans tous les sens pour le meilleur et réjouissons-nous, pour le pire.

NANAR WARS – Quand les grands succès d’Hollywood se font plagier, édité chez Wombat.
Documents d’illustration en couleurs, 160 pages, 19.90 euros.
http://www.nouvelles-editions-wombat.fr/livre-D7.html

Arkham

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