Le cinéma n’est pas seulement un travail de cinéastes, les spectateurs ont également leur rôle à jouer dans l’érection des cultes cinématographiques. Je vous propose donc une sélection de cinq documentaires où les cinéphiles nous exposent l’objet de leur fascination.

LA RAGE DU DÉMON

réalisé par Fabien Delage, avec Christophe Gans, Philippe Rouyer et Pauline Méliès.
Parmi toutes les fonctions que l’on attribue au cinéma, le documentaire de Fabien Delage questionne la place que s’est frayé le média dans l’étroite zone entre rêve et cauchemar. La Rage du démon est le titre d’un court-métrage daté de 1897 par différents historiens, et attribué par la plupart d’entre eux au génial Georges Méliès, précurseur des genres de la science-fiction, du fantastique et de l’épouvante sur grand écran.

Le seul exemplaire sur pellicule du court disparaît mystérieusement en 1939, pour réapparaître tout aussi mystérieusement en 2012; et dès lors l’œuvre se retrouve entourée d’une aura fascinante. Un mythe cinéphilique que l’on peut considérer avec distance comme le précipité de diverses cultures, du gothique au spiritisme, en passant par l’illusionnisme. Rappelons justement que cette dernière discipline fut le premier terrain de jeu de Méliès et que tout au long de sa carrière cinématographique, il expérimenta les techniques du cadrage, du montage et des effets spéciaux, afin de transposer à l’écran la magie qui été jusqu’alors un art scénique.

Si on lève régulièrement un sourcil perplexe en écoutant les témoignages gourmands des différents intervenants, il n’est en aucun cas question de faire en fin de compte, la part des choses entre les différents degrés de crédibilité. Non, gardons en tête qu’il s’agit d’un hommage au maître Méliès autant qu’à sa longue lignée de magiciens du septième art, et laissons-nous porter par ce récit de film hanté, comme on accepte d’être les spectateurs d’une illusion, d’un voyage onirique, d’un rêve éveillé, d’un cauchemar savoureux.
Sortie en salles 29 mars 2017

CREATURE DESIGNERS

réalisé par Alexandre Poncet et Gilles Penso, avec Guillermo Del Toro, Joe Dante et John Landis
Sous-titré Le Complexe de Frankenstein, le documentaire d’Alexandre Poncet et Gilles Penso rassemble les témoignages des grands noms du divertissement hollywoodien, évoquant chacun leur expérience quant il s’est agi d’imaginer une créature puis d’en confier l’élaboration aux grands maîtres en la matière. Ainsi Creature Designers retrace les grandes heures du pratical effect, en rendant hommage à ces artisans alliant plusieurs savoir-faire, de la sculpture à la mécanique en passant par le maquillage et le marionnetisme, afin de donner vie à autant de monstres que de merveilles.

Le spectateur pourrait presque s’amuser à établir un arbre généalogique de cette famille de techniciens/artistes. Willis O’Brien, pionnier de la stop motion avec King Kong en 1934 fut le mentor de Ray Harryhausen qui poussa la discipline jusqu’à la poésie visuelle avec Jason et les Argonautes en 1963. Phil Tippett, un gamin californien restera émerveillé devant le travail de ces deux maîtres, au point de devenir lui-même un spécialiste de l’animation image par image dans les années 70 et 80, avec notamment Star Wars et RoboCop sur sa carte de visite. Dans les seventies, Rick Baker se fait un nom dans le domaine des masques, maquillages et prothèses additionnelles au point d’être le premier artiste à être crédité aux special makeup effects dans un générique. 1981 restera l’année de l’affrontement entre Baker et son ancien assistant devenu son rival, Rob Bottin; Baker est en charge des transformations spectaculaires du Loup-Garou de Londres, Bottin délivrera un travail tout aussi impressionnant pour Hurlement.

Le documentaire n’évite pas la douloureuse période de transition entre le pratical effect et l’image de synthèse, qui fit croire aux spectateurs les plus sentimentaux, que ce monde de latex, de câbles et de postiches qui avait illuminé leur enfance, était sur le point de disparaître enseveli sur un tsunami de pixels.  Fort heureusement, il existe encore aujourd’hui des cinéastes comme Guillermo Del Toro ou J.J. Abrams prompts à défendre les différents savoir-faire au sein d’une même production. Reste un fantôme planant sur le film de Poncet et Penso, celui de Rob Bottin, disparu des écrans-radars depuis vingt ans, après avoir quitté définitivement l’industrie hollywoodienne. Malgré son absence physique lors les témoignages, Bottin réussit à installer son aura d’artiste culte, dans les propos des autres intervenants. Bottin, on a tous kiffé tes créations dans The Thing, Legend ou Seven; sérieux, on a pas besoin que tu joues les rock-stars pour reconnaître ton génie.
Bientôt disponible en DVD et Blu-ray chez Carlotta

JODOROWKSY’S DUNE

réalisé par Frank Pavich, avec Alejandro Jodorowsky, Michel Seydoux et Nicolas Winding-Refn
La boucle est bouclée pour l’exubérant Alejandro Jodorowsky; après avoir alimenté les fantasmes des cinéphiles pendant quarante ans, il devient le conteur de sa propre légende devant la caméra de Frank Pavich. “Jodo” raconte avec passion et démesure, son projet avorté d’adaptation du roman culte de Frank Herbert, Dune, dont il espérait retranscrire sur grand écran la psychotronique et la métaphysique “chéper de chez chéper”, comme disent les puristes.

L’ambition du bonhomme n’est pas mince, pourtant l’idée est en phase avec les expérimentations hallucinées des années 70; aussi deux producteurs français, Michel Seydoux et Jean-Paul Gibon, croient tenir là de quoi monter une production grandiose, un space opera sans commune mesure avec ce qui a déjà été fait à cette époque (nous sommes quatre ans avant la sortie de Star Wars). Le cinéaste chilien a déjà fait montre de son potentiel en matière de délire visuel avec El Topo et La Montagne sacrée, et malgré son égo et son tempérament exalté, il se doute bien que la représentation de l’univers de Dune va lui demander un travail colossal. C’est pour cette raison que Jodo s’entoure d’un pool d’artistes venus de différents horizons, et pourtant capables d’inscrire leur style dans cette folie créatrice. Moebius au story-board, Christopher Foss au design des vaisseaux, H.R Giger à celui de la civilisation Harkonnen et Dan O’Bannon aux effets spéciaux.

En ajoutant à ça que Jodorowsky passera des mois à courtiser diverses personnalités de l’époque pour composer son casting, Orson Welles, Mick Jagger, Salvador Dali; le projet semblait devenir de plus en plus solide en même temps qu’il gagnait en ambition. Hélas, notre monde est cruel, l’argent est son seul maître, et aucun des riches décideurs auxquels fut présenté le projet ne se risqua à investir le moindre dollar sur ce blockbuster alternatif. Le documentaire de Frank Pavich ne donne pas de droit de réponse à ces grands méchants financiers; aussi devons-nous nous contenter de la version des producteurs, qui supposent aujourd’hui, que le pedigree de Jodo (tout sauf celui d’un yes man de studio) et le foisonnement de part-pris artistiques furent pris pour une forme d’irresponsabilité par ces décideurs frileux.
Disponible en DVD et Blu-ray chez Nour Films

RAIDERS !

réalisé par Jeremy Coon et Tim Skousen, avec Chris Strompolos, Eric Zala et Jayson Lamb
Les fétichistes, j’avoue, parfois ça peut faire flipper; mais ceux d’entre eux qui sont près à tout pour jouir pleinement de leur délire, ça force le respect. Dans le vivier des cinéphiles fétichistes, se démarquent trois forts beaux spécimens élevés aux divertissements eighties de Papa Spielberg. Chris, Eric et Jayson ont à peine onze ans quand ils décident d’occuper leur été 1982 à retourner plan par plan, au fond du jardin ou du garage, le film qui les a tant fasciné, eux comme la plupart des américains de leur âge : Les Aventuriers de l’arche perdue.

Personnellement, j’avoue m’être fréquemment pris pour Indiana Jones quand j’étais gamin, et je vois que je n’étais pas le seul. Mais là, où ce qui devrait se cantonner à un drôle de jeu sensé chasser l’ennui dans une petite bourgade du Mississippi, un peu de folie transforme le projet en un véritable tournage, en une véritable envie de cinéma. Les réalisateurs du documentaire retrouvent Chris, Eric et Jayson, les trois protagonistes de cette aventure cinéphilique hors du commun en 2016, au moment où une dernière scène doit être tournée pour que la copie du film d’origine soit conforme. Devenus adultes, quadragénaires, parents pour certains, les anciens complices ainsi que leur entourage ayant participé au tournage, témoignent devant la caméra des deux documentaristes, et semblent ne pas avoir eux-mêmes compris comment un projet aussi fou a pu voir le jour.

Pendant sept étés consécutifs, Chris, Eric et Jayson se sont voués à cet hommage, à cette célébration d’un objet de culte, à ce besoin de faire entrer une énergie larger than life dans la normalité du quotidien. Et année après année, les techniques, les effets visuels, les cascades devenaient de plus en plus élaborées à mesure que les trois enfants devenaient des adolescents de plus en plus sûrs d’eux, pour finir par conclure ce rêve de gosse à quarante ans passés, afin de ne pas décevoir les enfants qu’ils étaient et dont ils espèrent aujourd’hui encore avoir gardé la capacité à l’aventure et l’émerveillement. Difficile de comprendre comment ces trois fans ont pu faire preuve de tant de détermination entre l’âge de 11 et 17 ans, surtout dans cette période de la vie des plus turbulentes. Quelques témoignages tentent de raccorder l’icône Indiana Jones à la figure de père de substitution, afin d’expliquer qu’une génération d’enfants de divorcés ait précisément choisi cette œuvre comme terrain de jeu. Une piste intéressante, auquel il manque le commentaire de quelques experts, pédopsychiatres, neuropsychiatres, théoriciens du cinéma; ce qui aurait été fort pertinent pour parler de l’effet spectaculaire d’une œuvre de pop culture sur la vie de certains spectateurs particulièrement réceptifs.
Disponible sur Netflix

ROOM 237

Réalisé par Rodney Ascher, avec Bill Blakemore, Geoffrey Cocks et Juli Kearns.
Rarement un documentaire m’avait paru aussi proche d’une expérience de LSD. Le spectateur entre dans Room 237 comme dans un univers clos, qui module le flux spatiotemporel de ses images et de son sound design, afin que tous les chemins qu’emprunte le visiteur le ramènent inlassablement vers le charme troublant de Shining, le film culte de Stanley Kubrick. Dans cet univers clos, où le temps est Shining, l’espace est Shining et Dieu et le diable sont les deux facettes de Shining, le documentariste Rodney Ascher vit, ou plutôt a suspendu sa vie pour une période indéfinie, afin d’espérer percer tous les secrets du film qui l’a fasciné.

Pour Room 237, Ascher a interviewé d’autres spectateurs qui eux non plus ne semblent s’être jamais remis de leur rencontre avec le fameux film; et chacun d’eux tente d’expliquer pourquoi il en a fait un objet de fascination. Les théories se succèdent, illustrées à l’écran par les extraits adéquats, auquel les commentaires nous invitent constamment à percevoir des symboles cachés, des sous-textes plus ou moins tirés par les cheveux, ajoutant ainsi à la confusion qui règne dans nos esprits. Dans certains cas, les images ont été ralenties pour permettre de mieux distinguer l’élément du décor du célèbre Overlook Hotel sensé être le clé de tous les mystères. Des images en slow-motion, une musique tout aussi dissonante, une affiche ou une boîte de levure sur laquelle on reste bloqué comme si on était face à un artefact démoniaque; je vous ai prévenu, si vous n’aimez pas le LSD, mieux vaut vous tenir à l’écart de l’univers chelou de Room 237.

Et puis, progressivement on se laisse porter par le lent et hypnotique vortex d’images qui compose ce projet délirant. Après une théorie paranoïaque quant aux liens entre Kubrick et l’alunissage d’Apollo 11, après bien d’autres discours sur le massacre des indiens ou sur un sacrifice inca (oui, il y en a pour tous les goûts), on assiste à un moment de poésie visuelle où Shining ne se contente plus de nous dévoiler les secrets contenus dans la forme qu’on lui connaît: le film adopte soudain une forme nouvelle quand Ascher expérimente un effet de montage superposant le début du film à sa fin. Alors l’image où le serveur du bar fait quelques confessions à Jack dans les toilettes, se superpose à l’image de Danny regardant la têle. Il serait plus prudent pour Jack que les propos qu’il échange avec le serveur restent entre les deux hommes, mais par l’effet de superposition, leurs bouches se retrouvent dans l’écran de la télévision. En fin de compte, le spectateur n’a pas besoin de prendre de la drogue, le film le fait à sa place.
Disponible sur Netflix, et en DVD et Blu-ray chez Wild Bunch Distribution

Arkham

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Cinéma fantastique : 5 documentaires à découvrir

de Arkham Temps de lecture : 9 min
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