Pour vous aider à faire votre choix dans la multitude de séries B engendrées par le cinéma d’exploitation ces cinquante dernières années, voici une sélection de films se démarquant par leur haut degré d’improbabilité, leurs fautes de goûts assumées et leurs qualités de chef-d’œuvres méconnus.

Deux lycéennes, Patty et Linda, assistent, en dégustant du pop corn, à la séance en matinée d’un film d’horreur. Sur l’écran, Alice, à l’aide de ses pouvoirs hypnotiques, tente de sauver son fils John qui devient aveugle. Elle le pousse à sortir pour se venger de sa cécité, en allant recueillir les yeux des victimes qu’il égorge sauvagement.

Entre 1970, année de sortie de L’Oiseau au plumage de Cristal de Dario Argento et 1984 où le public découvrit Body Double de Brian De Palma, le cinéma de genre connut une période de rivalité entre les deux réalisateurs qui fut aussi fructueuse qu’intéressante car elle poussa les rivaux à proposer leur interprétation respectives du récit de crimes. L’italien déclinait à l’écran ce que le genre du giallo offrait au public en littérature, à savoir une fétichisation de l’acte criminel, et une esthétisation jouant sur les porosités entre le thriller et le fantastique. De son côté, l’américain s’amusait à approfondir le sillon de Papa Hitchcock, toute en l’agrémentant d’une mise à jour seventies dans la dosage de la violence et de l’explicitation de la sexualité. Angoisse sortit en Espagne en 1987, soit quatre ans après la fin de cette période faste où De Palma et Argento bâtirent chacun leur cinéma sur l’ambiguïté entre perversion et pur plaisir de mise en scène maniériste.

angoisse

“Qui m’a jeté du pop corn dans l’œil ?! “

Bigas Luna est un cinéaste généreux, pas le genre à faire dans la demi-mesure, et c’est grâce à cette générosité que l’on retrouve avec son film, un plaisir semblable à celui que nous ont procuré les deux maîtres du frisson. Luna se positionne sur la mise en abîme des récits gigognes, en cherchant dans un premier temps à créer un cadre complice avec le public, où celui-ci peut accepter le mélange de malsain et de grotesque dans la première couche de récit, en sachant que ses deux aspects visuels participent de son artificialité évidente. Ce cadre complice est bien entendu figuré par le décor de la salle de cinéma où des couples et des amis se retrouvent pour frissonner ensemble, partager un instant de communion cathartique qui a priori leur permet d’exorciser leur peur dans un contexte sans risques… À priori. Car ce passage vers la deuxième couche n’évacue pas pour autant l’angoisse portée par la première; au contraire, il lui permet d’atteindre un degré supérieur, puisqu’à contrario des détraqués grimaçants de la série B projetée sur l’écran, on trouve dans la salle, des spectateurs dont le comportement fébrile nous permet de nous identifier et atténue ainsi l’impression d’artificialité.

« Angoisse est une spirale qui s’enfonce dans notre esprit et trouble nos repères cognitifs et sensoriels.»

Mais attention: j’ai précisé que Bigas Luna était généreux, et son concept ne s’arrête donc pas à deux couches de récits; une troisième intervient lorsque le tueur de la première couche se réfugie dans une salle de cinéma semblable à celle de la deuxième. Il y en a qui suivent encore ce que je raconte, là ? Quand on regarde le schéma narratif d’ANGOISSE dans sa globalité, on observe donc la mise en miroir de deux phénomènes interdépendants : le passage vers cette troisième couche de récit, correspondant à l’apparition de cette autre salle de cinéma à l’intérieur du premier récit, reproduit à l’inverse les effets du précédent passage, celui du premier récit vers le deuxième. Cette fois, l’apparition de spectateurs de cinéma pour le premier récit désamorce en partie l’artificialité qu’il entretenait jusque là, en nous faisons ressentir autant d’empathie pour eux, que pour ceux que la deuxième couche de récit.

Ce jeu de flux et reflux avec l’angoisse contagieuse d’un spectateur à un autre finit par provoquer à la fin du film, une totale confusion entre ce qui appartient à la réalité, ce qui appartient à la fiction, voire à la fiction dans la fiction pour les personnages qui deviennent des spectateurs de leur propre fiction/réalité…vous suivez toujours ? Parmi les motifs récurrents qui servent d’ordinaire à l’esthétique du thriller, Luna choisit de faire apparaître divers objets en forme de spirale; choix hitchcockien des plus pertinents puisque ANGOISSE tout entier est une spirale qui s’enfonce dans notre esprit et trouble nos repères cognitifs et sensoriels.

Arkham

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