À l’occasion de la sortie de Les Proies (23 août 2017), retour sur la filmographie de Sofia Coppola, une cinéaste qui fait de l’intime et de l’introspection le cœur de son cinéma.

Les Proies, une version soft de Coppola

En six films, Sofia Coppola s’est définitivement imposée dans le paysage cinématographique international comme une cinéaste qui compte. Alors qu’avec LES PROIES (remake de l’œuvre de Don Siegel de 1971), elle nous plonge au cœur d’un pensionnat pour jeunes filles en pleine guerre de sécession, il nous revient inévitablement en mémoire des effluves de Virgin Suicides (1999), son premier long-métrage dans lequel il était déjà question de la tragédie d’une caste de jeunes filles tenue à huis clos. Coppola bouclerait-elle une boucle thématique ? Rien n’est moins sûr puisque dés son premier film elle réussissait à marquer autant son territoire que les esprits, possédant déjà un univers esthétique caractéristique (poétique et vaporeux), une ambiance particulière flirtant entre l’intime et le naturalisme, et indéniablement une parole – toute aussi familière que singulière puisque éminemment féminine et subtilement féministe – autour de laquelle elle n’aura eut de cesse de digresser depuis.

Parler des femmes, parler d’une femme, parler de soi…

Tout commença donc dans un village du Michigan dans les années 1970. Une maison familiale où se suicidaient cinq jeunes filles, les unes après les autres. De ces jeunes filles, on retiendra leur tragique et lente suffocation, et  Kristen Dunst, en adolescence à la blondeur angélique et au teint pâle. Une apparence à la pureté trompeuse puisque la chevelure d’or et la peau laiteuse sont aussi le puissant érotisme de la mythologie que Sofia Coppola sublime dans chaque plan. Une blondeur récurrente, érigée en véritable fil rouge de tous ses films. Un point commun suprême à toutes ses femmes, comme peut-être l’aveu de la réalisatrice de ne vouloir parler perpétuellement que d’une seule et même femme.

Sofia Coppola, la brune typée se mettrait-elle en scène à travers un miroir ? Ou plus exactement un négatif qui exhale les contours et densifie les nuances chromatiques pour mieux mirer son reflet tout autant que le disséquer ? Car même si cela n’est jamais revendiqué, la sensation d’autobiographie n’est jamais lointaine. Lost in Translation ou Somewhere concourent d’ailleurs à pousser l’ambiguïté entre un cinéma fiction et un cinéma dans lequel la réalisatrice se raconte à son paroxysme. Par deux fois, elle s’attache à filmer l’errance interminable d’une fille/femme dans les couloirs d’hôtels de luxe, suivant, transparente et invisible, un homme de cœur qui y séjourne.

Sofia Coppola écrit des récits au féminin dans lesquels les héroïnes ou les observatrices souveraines du héros incarnent en permanence un rôle double. D’abord l’expression de leur être intérieur, fait de désirs, de frustrations, de suffocation et, a fortiori, de violence; mais aussi la figure du témoin (cruel et tragique) de la défaillance d’un système qui asphyxie à l’échelle d’un individu, d’une famille ou de toute une génération… L’Histoire intime étriquée dans la grande, toujours au regard du féminin. Voilà le postulat de Sofia Coppola.

Sofia Coppola où la fille qui s’ennuie dans l’ombre

C’est d’abord dans Lost in translation, à travers Scarlett Johansson que Sofia Coppola semble évoquer une partie de sa vie. Là, dans un hôtel au temps suspendu et élastique, planté au milieu d’un Japon déjanté aussi flashy qu’anachronique, la sensuelle Scarlett Johansson attend toute la journée un époux photographe de mode autour duquel gravite avec frénésie les femmes et les attachés de presse. Finalement, Scarlett, en femme docile à la blondeur fade, finira par se prendre d’affection pour une star de cinéma sur le déclin (incarné par un Bill Murray ostensiblement lymphatique) avec qui elle partagera sa solitude…Puis, plus encore dans Somewhere, où la toute jeune Elle Fanning se traîne dans la chambre d’hôtel de son père, rock star dépressive et esseulée qui s’endort en cuvant sur le corps de bimbos qu’il n’a même pas réussi à baiser.

Le spectateur ne saurait faire fi ni de l’enfance de la réalisatrice auprès d’un père réalisateur, embarquée sur les plateaux de tournages et dans les hôtels des mois durant; ni de son premier mariage avec le réalisateur Spike Jonze, aux côtés duquel sa vie fut sensiblement la même. Ses films, comme les réminiscences d’une jeunesse à expurger dans lesquels elle agrémente inlassablement les hommes d’une saveur, tendrement mais amèrement pathétique. Comme Anaïs Nin l’écrivait déja dans Les miroirs dans le jardin  « L’Angoisse est une femme muette qui crie dans un cauchemar ».

Une dissertation autour du Bovarysme moderne

The Bling Ring, Marie-Antoinette, et a fortiori Virgin Suicides ne sont pas en reste puisqu’ils évoquent tous le passage délicatement hybride de l’adolescence à l’âge adulte. Période à laquelle les obligations et les interdits flirtent avec les inspirations, les révélations à soi et les mises en danger. De film en film, la cinéaste digresse jusqu’à plus soif autour du vide, le vide de l’être, la mélancolie de l’esprit et la frustration du corps. Chez ses héro(ines), point d’ivresse, si ce n’est celle dont on rêve en silence et en secret. Mais une apathie qui se diffuse comme une maladie insidieuse et silencieuse, qu’on subit sans en connaître ni le visage, ni la nature.

Qu’il s’agisse de la juvénile (quatorze ans) Reine de France étouffée par les us, coutumes et exigences de son nouveau rang dans Marie-Antoinette, ou de la vacuité abyssal de la génération teenager qui ne rêve que de se fondre parmis les riches people dans The Bling Ring, ses héros sont en pleine fuite en avant, tous gagnés par la dépression qui les entraîne inéluctablement, non pas dans une descente aux enfers, mais dans une longue et quotidienne agonie inconsciente. Il y a toujours un suicide, un renoncement chez (les personnages de) Sofia Coppola, comme l’expression de l’abnégation, comme si tous avaient capitulé. Dans Marie-Antoinette c’est dans l”escalade du faste qu’on s’étourdit jusqu’à se noyer, tout comme en jouant avec le danger de cambriolages de moins en moins transgressifs dans The Bling Ring, ou la recherche frénétique d’excitation sexuelles alcoolisées dans Somewhere. Au fond, dans le cinéma de Coppola fille, on ne se sort jamais de son mal de vivre. On fuit au lieu de faire face, on se laisse s’enfoncer inconscient et passif jusqu’à préférer la mort symbolique ou réelle plutôt que de se battre. La violence envers soi-même semble la seule manière de mettre fin au supplice, point de sursaut ni d’instinct de survie car chez la cinéaste, la vie est un sacrifice.

Le sexe et le néant

Dépression un jour, dépression toujours, pour autant, c’est assurément de là que vient la véritable singularité de Sofia Coppola. C’est de cet ennui et de ce rien qu’elle réussit à faire jaillir le tout (en tout cas cinématographique), à montrer et dire l’invisible. Sofia Coppola a l’art de sublimer son postulat naturaliste par une grammaire visuelle vaporeuse, brumeuse et paradoxalement hyper-sensuelle. D’ailleurs, elle évite soigneusement de trop se rapprocher des visages, et préfère immerger, perdre ou isoler ses personnages dans des cadres larges où les décors sont autant d’indices de leur inadaptation et leurs dissonances intérieurs. De ses plans longs, lents et engourdissants desquels émane la pesanteur et la paralysie dont elle pourvoit ses personnages, surgissent de la volupté, de la lascivité, de la sexualité. Filmant les cheveux blonds comme un mirage, les regards qu’on croit vides sont en réalité des regards avides et les corps qui s’engoncent dans l’ennui se meuvent avec une langueur qui transpire le désir par tous les pores de peau. De la neurasthénie naît la pulsion sexuelle. Bien qu’elle soit perpétuellement frustrée, la sexualité omniprésente est une sorte de nerf de la guerre. Une pulsion naturelle mais paradoxalement problématique avec laquelle ses personnages se débattent et dans laquelle ils s’enlisent.Dans Virgin Suicides, l’unique sœur à avoir eu la chance de goûter au sexe, le consomme ensuite avec la boulimie de l’urgence. Comme s’il était la seule échappatoire de la tristesse à laquelle elle est condamnée. Dans Lost in Translation (qui s’ouvre avec un plan sur le fessier de Scarlett Johansson dans une culotte translucide, et se ferme sur un chaste baiser), le sexe n’existe amèrement plus dans le couple, et n’existera pas non plus autrement que dans l’imaginaire secret de la jeune femme. Puis, dans Somewhere, le sexe, médiocre, ne sert qu’à tromper l’ennui, tandis que la jeune Marie-Antoinette se languit d’être enfin désiré par un mari qui l’ignore. Au fond, l’ennui ne serait-il pas d’abord sexuel ? La frustration ne serait-il pas le trait commun à tous les personnages de la cinéaste ? Sofia Coppola n’est pas psychanalyste. Pourtant, elle distille en toile de fond quelques notions éminemment Freudiennes.

De la satire d’une époque maudite

En dépossédant totalement ses personnages de toute responsabilité et capacité de libre-arbitre, Sofia Coppola en fait à jamais les victimes passives de leur propre mélancolie, de leurs désirs, mais plus que tout, de leurs époques. Pour résumer, c’est un peu : “le monde dans lequel je vis est la cause de toutes les frustrations, et il est plus fort que moi”. La société érigée en ennemi numéro un, un monde extérieur face au fort intérieur. En effet, chez Sofia Coppola, l’histoire est toujours la même et aucune époque ne saurait trouver grâce à ses yeux. Qu’elle plante son décor dans l’Amérique des années 1970 (Virgin Suicides), 1990 (Somewhere) ou 2000 (The Bling Ring), ou qu’elle s’expatrie au Japon (Lost in Translation) ou dans la France du XVIIIe siècle (Marie-Antoinette), le monde et les codes sociaux sont toujours responsables de tous les maux. D’ailleurs, si Sofia Coppola semble s’adonner au portrait satirique d’une époque, c’est plutôt à la célébrité qu’elle s’attaque – ou plus exactement à la notoriété.

Là encore, il s’agit d’un fil rouge. Son vrai ennemi est atemporel. Si Dans The Bling Ring la proximité de l’époque (internet, smartphone et people) propulse le film dans un discours très contemporain, les précédentes réalisations de Sofia Coppola évoquaient déjà le revers de la médaille de la célébrité. Dès Virgin Suicides, c’est la voix off des jeunes garçons, se souvenant encore fiévreux de leur beauté, qui cristallise dans un récit posthume la popularité des cinq vierges. Nul ne pouvant ainsi imaginer la solitude de leur existence. Pour autant, dans Lost in Translation et Somewhere, Sofia Coppola fait flirter (très intelligemment et finement) le drame avec la parodie. La célébrité, c’est aussi le ridicule, inconscient de lui-même, la comédie sociale et les faux compliments. Il y a les spots de pub ringard de Bill Murray au milieu du Tokyo hystérique des karaokés, le masque en silicone quasi-meurtrier duquel on recouvre la face de Stephen Dorff, sa caricature de remises de prix, l’intérieur kitschissime de Paris Hilton à sa propre effigie, le faste inconsidéré et grossier de Versailles…Chez Coppola, l’Être et l’Avoir ne sont pas complémentaires et le second ne vient jamais à la rescousse du premier. Si la thématique filée de la réalisatrice lui vaut la qualité de cinéaste féministe, cette attribution de surface n’est donc en réalité due qu’à l’extension paroxysmique d’un cinéma d’abord et en tout premier lieu intime et introspectif.

Sofia Coppola semble se raconter à l’infini dans les histoires qu’elle met en scène, elle, son double, et le monde qu’elle connaît. Elle en dénonce la (sa) solitude constitutionnelle, faisant d’elle la cinéaste de la dépression passive. Si dès sa première sélection à Cannes, la fille de Francis Ford Coppola était unanimement auréolée du titre de « Réalisatrice la plus prometteuse de sa génération », six films plus tard, force est de constater que Sofia a réussi à faire oublier le prénom du père pour ne plus briller que par le sien. Mieux que les héroïnes de son film, elle a su exister aux yeux du père, et des pairs.

Sarah Benzazon

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