Il y a quelque chose de l’ordre du paradoxe dans le cinéma de Paul Vecchiali, une singularité toute particulière et déconcertante qui perturbe et va même jusqu’à interroger notre conception du Cinéma. LE CANCRE, 26eme long métrage du cinéaste, oscille en permanence entre une forme dont la désuétude absolue met mal à l’aise au visionnage tant elle flirte avec un archaïsme aux frontières du ridicule, et l’après : ce qui subsiste à l’esprit le lendemain et les jours suivants. Des images surannées qui ont pu désespérer au premier abord, il reste une sensation de respect. Quelque chose de plus grand a émergé : une modernité de ton, une liberté de parole, une contemporanéité du sujet et l’humour fou d’un cinéaste de 84 ans qui inscrivent définitivement le film dans la petite liste de ceux dont se souviendra et qui imposent une réflexion de fond.

Le film est en compétition officielle au festival de Cannes cette année et cette sélection est une reconnaissance éperdument attendue pour cet amoureux de son art qui toute sa vie a produit ses films seul, envers et contre tous. D’ailleurs dans C‘est l’Amour, Paul Vecchiali exprimait à travers une parodie d’agent d’acteur nommé aux César une certaine rancœur d’avoir toujours été boudé par l’entre-soi du cinéma français. Avec LE CANCRE il accède donc à la reconnaissance de la profession et c’est déjà presque un hommage que lui rend le festival tant cette ultime réalisation a des allures de film-somme. Le cinéaste y joue (presque) son propre rôle, s’inspire d’un fait autobiographique et embrasse les thèmes qu’il a développé toute sa vie : l’amour et les femmes.

Photo du film LE CANCRE

© Shellac Distribution

Rodolphe est un vieil homme qui fait croire à qui veut l’entendre qu’il est riche, ou l’inverse. Il vit avec Laurent son fils qu’il aime profondément mais avec lequel il est incapable d’exprimer la moindre tendresse. A ses côtés et en attendant sa dernière heure, il retrace son passé amoureux au gré des visites des femmes qui l’ont aimé et l’aiment toujours. Mais Rodolphe n’a qu’une obsession : retrouver Marguerite son premier amour.

Dés le premier plan, une interrogation survient. Paul Vecchiali filme-t-il à la manière d’une provocation néo-moderniste à l’épuration extrême qui reléguerait le cinéma actuel au statut d’antiquité pleine d’une emphase inculte, ou appartient-il irrémédiablement à un autre temps ? Sa créativité serait-elle à ce point vieillissante qu’elle en serait presque grotesque pour le spectateur de 2016 ? Ce spectateur familier de travellings à l’épaule, de gros plans en shaky-cam, de panoramiques en plan-séquence et autres mouvements de caméra à la fonction éminemment narrative… Car dans LE CANCRE, Paul Vecchiali filme en plan fixe. Les échelles changent parfois, mais le cadre reste immobile du premier au dernier plan. Le champ ne trouve jamais de contrechamp, la caméra reste indubitablement sur son pied, le cadre a pour seul mouvement repérable le zoom.

“LE CANCRE a cela de subversif qu’il ne répond à aucune autre inspiration et aucune autre norme que celles de son réalisateur”

LE CANCRE est une scène-de-théâtre filmée dans un décor bon marché, fait de draps de couleurs et de tables en kit. L’ensemble est par conséquent long et visuellement très ennuyeux. Bien que le cinéaste pense que c’est dans cette longévité épurée filmée que le spectateur parviendra à saisir les fluctuations émotionnelles des personnages et les variations de tension, il n’en est rien. Les monologues interminables sont, il faut l’avouer, livrés avec un certain amateurisme. Bien que Vecchiali joue lui-même aux côtés de Pascal Cervo sa “muse” depuis quelques films, le niveau de comédie est pénible, de la simple gestion du corps qui bouge « faux » au ton « récité » d’un texte excessivement écrit… Le scénario s’effiloche dès les premiers instants, égratigné par la lourdeur des images et les effets visuels gaguesques (fondu-enchaîné, noms au générique scintillants d’étoiles, etc…) qui nous font penser que nous sommes véritablement dans le dogme d’un cinéma dont le temps à été suspendu. Malheureusement on est pris d’une certaine impatience que l’expérience se termine.

Heureusement le film fourmille de « guest » dont les apparitions sont de véritables bouffées d’air frais : Françoise Lebrun, Marianne Basler, Mathieu Amalric et Catherine Deneuve qui œuvrent dans quelques scènes et nous maintiennent un temps soit peu en haleine au milieu de la forme si indolente.

Photo du film LE CANCRE

© Shellac Distribution

Pour autant il est extrêmement difficile de ne pas ressentir une forme de tendresse pour ce cinéaste qui fait ses films dans sa maison, la même que dans laquelle il avait tourné C’est l’Amour et dont le décor semble immuable, de la nappe en polyester, aux rideaux de velours rouge tenus par des cordes tressées à pompon, jusqu’aux pots de fleurs posés ici et là pour habiller ce cadre désespérément vide. Paul Vecchiali a peu de moyens (même Catherine Deneuve a eu droit à son costume en viscose premier prix) mais il veut se raconter et il y parvient, il impose alors un vrai respect. LE CANCRE a cela de subversif qu’il ne répond à aucune autre inspiration et aucune autre norme que celles de son réalisateur. Paul Vecchiali fait ce qu’il veut et il a une parole libre, il évoque tous les sujets sans complexe, de l’homosexualité du fils ou de celle qu’on découvre sur le tard, des sentiments amoureux et du désir sexuel qui traversent les âges. Souvent on rit lorsqu’un peu d’improvisation vient se nicher dans tous ces monologues. Le cinéaste comédien se montre alors sous un jour très «rock’n’roll», il dit des gros mots, donne dans la gaudriole, lance des vannes et se fringue en Adidas ! Il y a dans son Cinéma une légèreté, une liberté presque insolente que le cinéaste ne demande à personne et s’octroie d’office.

Alors si dans LE CANCRE Vecchiali, cet épicurien de 84 ans à eu envie de se mettre en scène en jeune séducteur dont les conquêtes affamées défilent dans sa maison et qu’il s’écrit un texte dans lequel il balance à une nonne : « Votre sœur (décédée) a pris son pied avec moi comme vous le prendriez aussi ! » Et bien on abdique et on pense : Bravo Paul, amusez-vous bien !

Paul Vecchiali fait son Cinéma et ainsi il participe depuis 50 ans déjà, à faire le Cinéma.

Sarah Benzazon
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Michel S.SarahBJulien Bosto CinéasteSandrine Recent comment authors
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Sandrine
Invité
Sandrine

Salut,
J’ai aussi vu ce long-métrage et j’aime bien ton article. Merci pour ton analyse approfondie du film. Je me suis beaucoup retrouvée dans tes propos, surtout concernant le côté monotone et ennuyeux de la mise en scène.

Julien Bosto Cinéaste
Invité
Julien Bosto Cinéaste

La critique est facile, l’Art est difficile. On se demande vraiment de quel droit vous vous permettez de dire des choses pareilles! Quel est votre métier, vos connaissances du cinema et votre éducation.
Le film est lamentable, mais vous êtes pire que lui. Julien Bosto

Julien Bosto Cinéaste
Invité
Julien Bosto Cinéaste

Non !

Michel S.
Invité
Michel S.

Votre commentaire semble assez énervé – et assez bête aussi. Si vous remettez en question la légitimité de SarahB à émettre son avis sur le film, de quel droit pouvez vous la juger ? Elle n’a pas à se justifier, et certainement pas à vous. Votre discours se mord la queue. Je ne vous souhaite pas une bonne journée et espère ne jamais vous relire.