Nous continuons le dossier abordant le lien entre l’auteur Howard Philips Lovecraft et le cinéma, par la critique du premier film directement inspiré d’une de ses œuvres. The Haunted Palace, renommé LA MALÉDICTION D’ARKHAM dans l’une des seuls traductions de titres françaises plus fidèle au film que l’originale, est donc l’adaptation de L’Affaire Charles Dexter Ward, la plus longue nouvelle écrite par le maître du fantastique. Portant le nom d’un fameux poème d’Edgar Allan Poe pour des raisons commerciales, Lovecraft n’ayant acquis sa renommée que plus tard, le long-métrage de Roger Corman se veut ainsi déjà témoin de l’influence d’un auteur dont la réputation et les écrits commencent à se diffuser, sans qu’il ne soit pour autant bankable tant ses textes s’éloignent des standards hollywoodiens et de ce qu’on a l’habitude de voir au cinéma. De plus, la nouvelle est intéressante car, en plus d’être une pièce maîtresse dans l’oeuvre de Lovecraft, elle synthétise globalement tout ce qui pourrait gêner un metteur en scène dans son travail d’adaptation. Très dense, s’étalant sur presque 200 ans et jouant beaucoup sur les ellipses, L’Affaire Charles Dexter Ward accorde de plus autant d’importances à différents personnages majeures dont les histoires se mêlent et s’influencent sur des siècles à travers les Etats-Unis, mais aussi en Europe. La variété des lieux et l’aspect gigantesque de cette nouvelle peut décourager de nombreux metteurs en scène, d’autant plus qu’elle est emplie d’indicible et d’innommable chers à Lovecraft dès qu’il s’agit de présenter l’horreur. Il me semble donc important de traiter de son adaptation filmée lors d’une première critique, afin de comprendre l’enjeu et les astuces mises en place par Roger Corman, mais également de s’intéresser aux qualités cinématographiques indéniables de LA MALÉDICTION D’ARKHAM.

Un générique, classique mais efficace, nous présentant un casting très prometteur constitué de Vincent Price et de Lon Chaney Jr, et dès le premier plan le spectateur est fixé ; on est chez Lovecraft. Tout y est : l’orage, la brume, le vieux lampadaire dans une rue déserte, les pavés, le manoir au loin, le cimetière glauque en ruine. Roger Corman oublie toute notion de subtilité, et nous présente en cinq minutes une sorte de best-of des éléments chers aux poètes et auteurs macabres dont Lovecraft est peut-être le plus grand représentant. C’est efficace, direct, et finalement assez bien mis en scène pour fonctionner. Le film commence directement à la deuxième partie du roman, et nous présente en introduction l’exécution de Joseph Curwen, ancêtre maudit de Charles Dexter Ward dont Lovecraft faisait bien plus de cas. Cette scène représente la première difficulté de Roger Corman en tant que metteur en scène. L’auteur n’écrivait, comme à son habitude, strictement rien du meurtre, en faisant ainsi un sommet d’angoisse et d’ambiguïté ; il la camoufle derrière une ellipse, et tout juste se contentait-il de donner au lecteur des phrases telles que :

« Ils avaient vu, entendu ou senti ce qui n’était pas fait pour des humains, et ne pouvaient pas l’oublier. Il n’y eut de leur part aucun bavardage, car même au plus ordinaire des instincts humains il est de terribles frontières. »

Le réalisateur, lui, aborde frontalement cette scène. L’idée est louable ; visuellement, le film peut se vanter d’avoir une photographie assez exemplaire, et des acteurs suffisamment impliqués pour éviter le kitsch ou le ridicule qui peut aisément s’inviter dans la représentation visuelle d’une telle séquence. Malheureusement, le bât blesse plutôt du côté de l’écriture, qui en restant fidèle à ce refus de toute subtilité, plonge dans un manichéisme malvenu. Toute ambigüité disparait alors que Curwen devient un simple sorcier kidnappeur. Dommage de réduire à cela un personnage aussi construit et important dans le texte de Lovecraft ; mais soit. La séquence n’est pas ratée, et l’ambiance intrigante est bien là, aidée par une réalisation de haute volée faisant la part belle aux éléments gothiques et aux compositions fort bien pensées de Ronald Stein. Une atmosphère fort bien mise en place, servie par un sens du cadre et des séquences parfois franchement hallucinées faisant honneur au génie du fantastique, parviennent à captiver le spectateur durant l’heure et demie du film. Le temps de revoir nos attentes à la baisse, de prendre conscience que LA MALÉDICTION D’ARKHAM se veut être un honnête film ne prétendant pas arriver à la cheville du texte original, grandiose et ambitieux, et l’on est prêt à se replonger totalement dans l’univers que le réalisateur s’approprie finalement de manière assez pertinente bien que prévisible et attendue.
The-Haunted-Palace2
Finalement, par un rythme fort bien géré et une écriture plus astucieuse qu’elle n’en a l’air, ne cherchant pas à retranscrire toute la complexité des mots de Lovecraft pour n’en garder que l’univers, Roger Corman signe un film plaisant à regarder, sans temps morts et porté par un casting impliqué. Quelques tics de réalisation, comme l’utilisation peut-être trop récurrente de la musique pour signifier le changement d’identité alors que le regard de Vincent Price suffisait largement, peuvent déranger mais il est difficile de faire la fine bouche devant cette MALÉDICTION D’ARKHAM très modeste, qui ne cherche pas à être plus qu’un bon divertissement. Alors bien sûr, il est regrettable de faire l’impasse sur toute la jeunesse de Charles Dexter Ward, et toutes les scènes primordiales et terrifiantes distillées par Lovecraft durant cette période aurait pourtant pu passer à l’écran. De jeune scientifique fasciné par l’histoire, obsédé par sa généologie jusqu’à la folie et victime de forces qui le dépasse, le personnage principal devient dans le film l’objet d’une bête possession n’effleurant même pas la portée de l’histoire originale. Il est même intéressant d’établir un lien entre le film de Roger Corman et Frankenstein ; tout deux ne faisant finalement que frôler la dimension métaphysique d’un monument littéraire, même si le film de James Whale va tout de même plus loin que celui-ci. Regrettable aussi, cette idée de faire de Charles Dexter Ward un personnage tout à fait hollywoodien, marié et amoureux, lui qui n’était qu’un scientifique maladif n’ayant rien à voir avec le monde et les conventions sociales qui l’entouraient. Passant sous silence tout le contexte réaliste développé par Lovecraft, et ne s’appuyant finalement que sur les grandes lignes d’une histoire de base n’ayant rien à voir avec celle du film, le metteur en scène se retrouve à milles lieux du matériau original, mais s’emploie à créer une ambiance intéressante et réussie. Les très nombreuses libertés qu’ils s’accordent poussent indéniablement le récit vers le bas, et bien sûr, dès lors qu’il faut montrer dans les dix dernières minutes un des monstres Lovecraftien, le résultat fait peine à voir tant la représentation visuelle n’est rien face à l’imagination du lecteur. Mais comment blâmer ce réalisateur, ayant tout à fait conscience de ses limites et qui nous livre une adaptation très modeste mais satisfaisante par sa simplicité et sa distance avec l’œuvre originale, évitant ainsi une comparaison qui lui serait fatale, quand il a la lourde tâche de filmer ce que l’auteur lui-même se refuse à décrire ?

”il est inutile de rechercher dans LA MALÉDICTION D’ARKHAM la puissance et la complexité tordue de Lovecraft ; tout juste aurez-vous droit à un divertissement honnête et bien réalisé. »

« Disons seulement que certaines formes ou entités ont un pouvoir de symbolisme et de suggestion qui agit terriblement sur la manière de voir d’un penseur sensible, et lui fait entrevoir d’obscures relations cosmiques et des réalités innommables derrière les illusions rassurantes de la vision courante. »

Cette phrase témoigne à elle-seule de toute la complexité d’adaptation d’une nouvelle comme L’Affaire Charles Dexter Ward. Roger Corman a eu l’intelligence de s’éloigner du texte, et de livrer un film n’ayant rien à voir avec l’indicible Lovecraftien. L’essentiel est là, l’ambiance est bien présente et chaque plan semble porter la signature du macabre auteur. Cependant, il est inutile de rechercher dans LA MALÉDICTION D’ARKHAM la puissance évocatrice et la complexité tordue des mots de Lovecraft ; tout juste aurez-vous droit à un divertissement honnête et bien réalisé. Malgré tout, de nombreuses facilités auraient pu être évitées si le metteur en scène n’avait pas voulu transposer l’auteur américain dans une logique hollywoodienne, faisant de ses personnages – tous très bien interprétés – de simples figures classiques n’ayant rien à voir avec l’ambiguïté et la construction de la nouvelle.

Je vous donne rendez-vous pour une nouvelle critique d’un film culte réalisé par Stuart Gordon et venant directement de Lovecraft : Re-Animator !

LOVECRAFT – présentation de l’auteur
LOVECRAFT et le cinéma : l’auteur est-il, par essence, inadaptable ?

LOVECRAFT et le cinéma : La Malédiction D’Arkham
LOVECRAFT et le cinéma : Re-Animator
LOVECRAFT et le cinéma : L’antre de la folie

Retrouvez le sommaire du dossier en cliquant sur la photo !

Retrouvez le sommaire du dossier en cliquant sur la photo !

INFORMATIONS

the-haunted-palace.24753

Titre original :The Haunted Palace
Réalisation :Roger Corman
Scénario :Michael De Luca
Acteurs principaux :Vincent Price, Lon Chaney Jr
Pays d’origine :Etats-Unis
Sortie :1963
Durée :1h25
Distributeur :American International Pictures
Synopsis :Un sorcier lance une malédiction sur un groupe de villageois. Des années plus tard, l’un des descendants du sorcier revient dans le village maudit.

BANDE-ANNONCE