Produite par Arte, cette mini-série adaptée du roman Cadres Noirs de Pierre Lemaitre cartonne sur Netflix qui vient de racheter les droits de diffusion.

Éric Cantona y interprète un sénior au chômage qui peine à retrouver du travail. Endetté, déclassé et humilié, il est envahi d’une colère qui le ronge. Alors qu’il perd espoir, sa candidature est sélectionnée par un cabinet de recrutement pour le compte de la société Exya, fleuron de l’industrie aéronautique française. La multinationale organise un jeu de rôle en guise d’entretien d’embauche, une fausse prise d’otage pour tester la résistance des cadres de l’entreprise.

La force de la série réside avant tout dans son scénario qu’elle doit au matériaux de base de Pierre Lemaitre, véritable maestro du thriller et feuilletoniste aguerri. Après Au revoir là-haut adapté en 2017 par Albert Dupontel et Trois jours et une vie adapté en 2019 par Nicolas Boukhrief, il était tout à fait naturel que l’écrivain lauréat du prix Goncourt 2013 se retrouve aux commandes d’une série à succès. Pierre Lemaitre part d’un sujet éminemment social, le chômage chez les séniors et la précarisation de la classe moyenne pour glisser, au moyen de la fausse prise d’otage, dans le film de genre. De l’autre côté il dépeint un libéralisme conquérant et agressif, incarné tout en subtilité par un Alex Lutz machiavélique. Le personnage d’Alain s’emmure dans son projet hasardeux, aveuglé d’espoir il ne voit pas l’abime qui se rapproche.

notre critique de Trois jours et une vie

On pense inévitablement à Chute libre de Joel Schumacher dans lequel Michael Douglas incarne un père de famille divorcé qui, bloqué dans un embouteillage, bascule dans une chevauchée meurtrière. On y ressent le  même trop plein, la même frustration qui éclate et transforme le bon cadre supérieur en une véritable bombe à retardement. L’ombre de Taxi Driver plane également quelque part au dessus de la série. On imagine aisément Alain Delambre reprendre à son compte la célèbre réplique de Travis Bickle: « Listen you fuckers, you screwheads ! Here’s a man who would not take it anymore ».

Eric Cantona est Alain Delambre @ 2020 Stephanie Branchu

Le choix d’Éric Cantona pour incarner cet homme en perdition se révèle extrêmement judicieux. L’acteur porte en lui cette colère à laquelle il offre son corps massif et sa voix tonitruante. On ne sait que trop bien à quel point l’homme maîtrise la verve de la révolte et de l’indignation, de celui qui se lève et qui dit stop. Le personnage bouillonne pendant les deux premiers épisodes, l’explosion est inévitable et lorsqu’elle survient, Cantona réussit à lui donner l’ampleur qu’elle mérite. Le geste d’Alain Delambre est forcément politique mais en aucun cas idéologique. Il est une réaction à la violence d’un système qui brise les individus après les avoir aliéné. La série a le mérite de porter en elle cette indignation et de proposer une réflexion sur les rapports de forces au sein de nos sociétés ultra-libérales.

La série traite de la résistance à la violence, qu’elle soit physique ou psychologique. Où se situent les limites du supportable ? Jusqu’à quel point peut-on endurer l’humiliation, la domination ? L’exercice de la prise d’otage est pensé pour éliminer les faibles et sélectionner les plus résistants, le néo-libéralisme comme stade ultime de l’évolution. Ceux qui ne résistent pas sont jetés hors du système. Alain Delambre va mettre tout en oeuvre pour le réintégrer, quitte à détruire ce qu’il a de plus cher, sa famille. Au fil des épisodes et malgré les épreuves, le personnage fait la démonstration de sa résistance face à la violence qui s’abat sur lui.

Côté mise en scène, Ziad Doueiri (L’insulte 2017) réussit à donner au film une forte identité graphique façonnée dans un style formel sophistiqué. L’image est construite avec de la courte focale et du grand angle pour faire entrer les décors dans les compositions de cadre. Il y a d’un côté Dorfmann (Alex Lutz) dans les bureaux luxueux d’Exya au milieu des tours somptueuses de la Défense. De l’autre il y a Alain dans son appartement délabré des grands ensembles populaires du 19e arrondissement de Paris. Chaque personnage évolue dans l’espace cinématographique qui le caractérise. Le grand angle permet également d’installer une sensation de vertige par la verticalité qui, soit surplombe le personnage, soit l’attire dans le vide. Il est également important de souligner l’importance des plans séquences. La caméra est souvent mobile, dans des suivis au steadicam très fluides et rythmés. Grâce à ce procédé, le réalisateur maintient en permanence une pression sur son personnage en constante ébullition. C’est aussi l’occasion d’illustrer l’idée d’une inertie qui porte Delambre jusqu’à la ruine, la force gravitationnelle de la chute inéluctable.

Alex Lutz (Alexandre Dorfmann) et Eric Cantona (Alain Delmabre) @ 2020 Stephanie Branchu

La deuxième partie de la série est malheureusement moins inspirée, coincée entre les quatre murs de la prison. Le récit s’enlise en son milieu mais la séquence du procès lui fera retrouver un second souffle inespéré. La structure de la série fonctionne en miroir avec deux grandes séquences clés érigées en points d’orgue. En dehors de ces moments, la narration n’évite pas quelques longueurs et circonvolutions inutiles. On pourrait également reprocher un manque d’inventivité au moment de dévoiler certains retournements scénaristiques. Expliquer un plot twist dans un dialogue révèle souvent un aveu de faiblesse dans la mise scène. Pourtant  Pierre Lemaitre est un spécialiste du rebondissement, mais ce qui fonctionnait à merveille dans le roman se retrouve parfois dévitalisé à l’écran. À l’instar de la voix off du personnage qui raconte son histoire enfermé dans sa cellule. Ces moments sont chargés d’une lourdeur qui anéantit la crédibilité de la série. La prestation d’Éric Cantonna frise alors le pastiche, embourbé dans des poncifs du genre, regard face caméra, sourcils froncés et crâne rasé à la Bronson. Ce dispositif qui frôle la caricature est véritablement la mauvaise idée de la série.

Bien entendu, il est aisé d’imaginer le dilemme face auquel se sont retrouvés Pierre Lemaitre et sa co-autrice Perrine Margaine. Le roman fonctionne en grande partie sur cette voix intérieure du personnage qui résonne en permanence. C’est à travers elle que l’on ressent le glissement psychologique de Delambre et tout le poids de cette violence intériorisée. Se passer d’elle c’était se couper d’un accès à l’intériorité du personnage. Oui mais dans l’état cette voix off ne fonctionne pas, pire encore, elle agit contre l’effet escompté. C’est en cela révélateur des différences fondamentales entre littérature et cinéma. Il est difficile, voire totalement vain, de vouloir télescoper un effet littéraire en un effet cinématographique. Même si la série est par certains aspects plus proche de la forme romanesque que du cinéma, il serait naïf de les aborder avec les mêmes outils. Peut-être aurait-il fallut trahir davantage le matériaux originel ? Pour retrouver cette intériorité que développe Lemaitre dans son roman, c’était au réalisateur de trouver une solution et non à l’auteur d’imposer ses mots et son procédé littéraire qui ne fonctionne plus sous cette forme.

Néanmoins la série fonctionne dans cet ensemble relativement cohérent et bien ficelé. Il est par ailleurs important de souligner la qualité de la galerie de personnages et de leurs interprètes. Aux côtés d’Éric Cantona, la très juste Suzanne Clément dans le rôle de Nicole Delambre, Alex Lutz qui compose un antagoniste détestable, donc réussi, à travers un jeu méticuleux. Alice de Lencquesaing dans le rôle de la fille et avocate d’Alain Delambre, elle gagne en intensité tout au long des épisodes jusqu’à prendre possession d’une séquence clé, c’est la révélation de la série. Adama Niane et son regard menaçant, personnage presque sous-exploité tant il apparait fascinant. Sans oublier Gustave Kervern dans le rôle improbable d’un SDF hacker… S’il vous fallait une seule raison de regarder la série: voir le réalisateur Grolandais pirater le site d’une multinationale depuis l’habitacle de son camping car tout en s’envoyant des shots de kirsch.

Hadrien Salducci

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DÉRAPAGES, la série signée Pierre Lemaitre - Critique
Titre original : Dérapages
Créateur.rice.s : Pierre Lemaitre, Perrine Margaine et Ziad Doueiri
Acteurs : Éric Cantona, Suzanne Clément, Alex Lutz, Alice de Lencquesaing, Adama Niane, Louise Coldefy
Date de sortie : Avril 2020
Durée des épisodes : 52 minutes
3.0pas mal
Avis des lecteurs 176 Avis

DÉRAPAGES, la série signée Pierre Lemaitre – Critique