Le précédent film de , Wild (2014), mettait en scène la vie de Cheryl Strayed, tombée au plus bas (dans le sexe et la drogue), suite à la mort de sa mère. La jeune fille allait finalement rebondir et se reconstruire grâce à un parcours initiatique en pleine nature. Avec DEMOLITION le réalisateur canadien traite à nouveau de la question du deuil, de la réaction face à la mort, mais de manière plus atypique. Le renfermement sur soi et le détachement émotionnel en guise de protection y sont certes présents, mais c’est par le mélange d’humour et de drame, provoqué par les réactions successives et excessives de son personnage principal, que le film détonne.

Davis Mitchell () voit sa vie basculer lorsque sa femme meurt après un accident de voiture. Le choc est violent et Davis se réfugie dans une forme d’autisme. Devenant insensible, il focalise son attention sur des détails qui l’entourent pour éviter toute conversation autour de sa femme. Son premier réflexe sera d’ailleurs d’aller acheter une friandise dans le distributeur de l’hôpital où lui et sa femme ont été emmenée. La machine restant bloquée, Davis décide d’écrire au service de réclamation de la société gestionnaire pour l’informer du défaut de conception. Ses lettres successives, dans lesquelles il se livre et se met à nu – dans un soucis de « précision » il racontera avec détachement l’accident qu’il vient de vivre, puis sa vie passée et son absence de ressenti -, sont telles un exutoire et constituent une première étape pour avancer.

Photo du film DEMOLITION

© 20th Century Fox

Le manque d’émotion et le comportement de Davis vont susciter l’incompréhension de ses beaux-parents. Ce n’est pas le cas du spectateur, pas dupe en le voyant par exemple se jeter sur l’arrêt automatique d’un train pour ne pas avoir à répondre à une question sur sa femme. Au contraire, il se dégage une sympathie et une empathie forte pour cet homme qui ne ressent plus rien, qui, ne parvenant pas à pleurer sa femme, en viendra à penser qu’il ne l’aimait pas. Jean-Marc Vallée développe avec intelligence une série de métaphores. En démontant son mobilier – de son réfrigérateur à son ordinateur en passant par la porte grinçante d’une cabine de toilette à son travail – pour comprendre son fonctionnement et essayer de le réparer (il prend là au pied de la lettre un vieux conseil de son beau-père), Davis décompose sa propre vie. Des scènes certes amusantes (oui DEMOLITION reste très drôle) mais surtout riches en symbolique.
Vallée évite ainsi, par sa réalisation, toute artificialité et facilité. Ceci se faisant ressentir jusque dans la relation qu’il développe tout au long du film entre Davis et Karen. Interprétée par , très bonne, Karen travaille au service réclamations et reçoit les lettres de Davis. Elle est aussi en pleine remise en question de sa vie personnelle et trouve un miroir en cet homme qui se livre sans vraiment s’en rendre compte.

« DEMOLITION nous touche grâce à ces personnages brisés qui se croisent, s’entraident et se défoulent chacun à leur manière. »

Passé une tentative veine de réparer les choses, le titre du film prendra sens. Davis ne peut pas réparer les événements, il lui faut passer par la démolition pour repartir sur de nouvelles bases. La démolition du superflu (sa carrière, ses vêtements, sa maison) et de son passé pour pouvoir avancer. Cela se fait crescendo, en une montée en puissance particulièrement efficace de la part de Jean-Marc Vallée, qui développe à merveille son personnage. C’est ainsi, en enfonçant des portes (ou plutôt des murs, à coup de massue) que Davis trouvera cette émotion tant recherchée. Et lorsqu’il sort de sa douche, il peut enfin laisser couler les larmes, dans une superbe scène qui parvient à représenter le souvenir véritable de sa femme. Dans ce rôle, Jake Gyllenhaal est à nouveau criant de vérité. Capable de transformations physiques (Night Call), il arbore ici avec une subtilité fascinante un personnage des plus complexes. Il lui suffit d’un regard pour nous bouleverser ou d’une danse, casque aux oreilles, au milieu de passants imperturbables, pour nous emporter. Chez Jean-Marc Vallée la musique a une grande importance. Elle faisait entièrement partie de son processus de narration avec Wild, elle est ici moins présente mais n’en est pas moins marquante. Notamment avec l’utilisation qu’il fait de Crazy on you de Heart, qui semble rythmer les pulsions de cet homme.

Photo du film DEMOLITION

© 20th Century Fox

DEMOLITION doit beaucoup à la manière dont Jean-Marc Vallée s’empare du scénario écrit par à partir de son propre parcours artistique chaotique – le scénariste découvrit la difficulté de monter des projets en tous genres, et ne sachant plus ce qui pouvait marcher alla jusqu’à « tout plaquer ». Le réalisateur évite en effet de tomber dans certains clichés, notamment, toujours au sein de la relation Davis / Karen, qui s’avère être l’une des grandes réussites de DEMOLITION. Il y rajoutera même une dimension sociale, à travers le fils de Karen (impressionnant ), en plein questionnement autour de sa sexualité, et une forte part dramatique, avec les conversations de plus en plus tendues avec ses beau-parents. Ainsi, ces personnages brisés se croisent, s’entraident et se défoulent chacun à leur manière, et Jean-Marc Vallée nous touche à nouveau, grâce à son montage (image et bande originale) précis et réfléchi, et sa mise en scène qui nous plongent avec autant d’humour que de tragique dans la pureté des sentiments humains.

Pierre Siclier

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INFORMATIONS

Affiche du film DEMOLITION

Titre original :
Réalisation : Jean-Marc Vallée
Scénario : Bryan Sipe
Acteurs principaux :  Jake Gyllenhaal, Naomi Watts, , Judah Lewis
Pays d’origine : U.S.A
Sortie :  6 avril 2016
Durée : 1h41min
Distributeur : 
Synopsis : Banquier d’affaires ayant brillamment réussi, Davis a perdu le goût de vivre depuis que sa femme est décédée dans un tragique accident de voiture. Malgré son beau-père qui le pousse à se ressaisir, il sombre de plus en plus. Un jour, il envoie une lettre de réclamation à une société de distributeurs automatiques, puis lui adresse d’autres courriers où il livre des souvenirs personnels. Jusqu’au moment où sa correspondance attire l’attention de Karen, la responsable du service clients. Peu à peu, une relation se noue entre eux. Entre Karen et son fils de 15 ans, Davis se reconstruit, commençant d’abord par faire table rase de sa vie passée …

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