Dans LA LOI DE LA JUNGLE, deuxième long-métrage d’Antonin Peretjatko après La Fille du 14 juillet (2013) – dans lequel un groupe d’amis ratait la rentrée suite à la décision du gouvernement de réduire les vacances d’été d’un mois à cause de la crise économique -, la France est constituée en majorité de stagiaires non rémunérés et exploités. Cela permet de réduire les coûts et d’éviter de créer de nouveaux emplois. Ouf ! Et quand on n’est pas le stagiaire de la femme de ménage, mais qu’on évolue au sein du Ministère de la Norme, on est envoyé sur le terrain, chargé de mettre en place les projets les plus farfelus. Comme la construction d’un pont à plusieurs millions d’euros entre la Guyane et le Brésil qui, une fois terminé, ne peut être utilisé en raison d’un différent d’assurances entre les deux pays. Ou la création de la première piste de ski indoor en Guyane.

Il y a du vrai dans ces quelques lignes et dans LA LOI DE LA JUNGLE (ce fameux pont qui n’a jamais servi), mais évidemment aussi du faux. Mais à nouveau Peretjatko trouve ses idées saugrenues dans l’absurdité même de la société française, de ses administrations et certaines décisions gouvernementales. Ici, l’histoire c’est celle de Marc Châtaigne (Vincent Macaigne), stagiaire au Ministère de la Norme. Sa mission, qu’il est obligé d’accepter, est de partir en Guyane pour mettre aux normes européennes le chantier GUYANEIGE. Evidemment pas dans son élément, Châtaigne se voit confié à Tarzan (Vimala Pons), une jeune femme au caractère bien trempé et pas vraiment ravie à l’idée de lui servir de guide.

Photo du film LA LOI DE LA JUNGLE

A la vue de LA LOI DE LA JUNGLE nombreuses sont les références qui viennent à l’esprit. On pense évidemment à de Broca pour son style de comédie française burlesque. Principalement L’homme de Rio, où Vincent Macaigne serait un équivalent bien moins aventure et à l’aise que Belmondo dans ce décor exotique. Il y a aussi du Terrence Hill et Bud Spencer dans les situations les plus clownesque. Et même un peu des films du collectif ZAZ (David Zucker, Jim Abrahams et Jerry Zucker, notamment connus pour Y a-t-il un pilote dans l’avion ?) dans le comique de répétition et la volonté de tendre parfois vers le film à sketch. Cependant, Antonin Peretjatko n’est pas particulièrement dans l’hommage ou dans la parodie. Ce style si particulier vient avant tout de l’expérience cinématographique personnelle du réalisateur. Une influence naturelle des œuvres découvertes durant sa jeunesse. Un plaisir jouissif lorsqu’on est soi-même familier de ces films. Mais si ce plaisir peut être décuplé pour qui aurait certaines de ces connaissances, LA LOI DE LA JUNGLE n’est pas pour autant opaque aux autres. Car le style décalé de Peretjatko, déjà présent dans La Fille du 14 juillet, a finalement quelque chose de naturel et d’évident dès lors qu’on accepte son caractère atypique. Avec ses trouvailles toutes plus absurdes et originales, le réalisateur amène un vent de fraîcheur et d’exotisme dans la comédie et le cinéma français.

“Antonin Peretjatko amène un vent de fraîcheur et d’exotisme dans la comédie et le cinéma français.”

Par le biais de son génial duo Macaigne / Pons, LA LOI DE LA JUNGLE est un pur plaisir. Les deux acteurs, parfaitement complémentaires, s’y donnent à cœur joie sous la houlette de Peretjatko. Lui, comme à son habitude à la fois timide et ronchon face à cette « saloperie de nature ! ». Elle, toujours aussi à l’aise, que ce soit avec les pieds dans la boue ou une mygale sur la jambe. Car Peretjatko a le souci du détail pour faire passer quelque chose de comique dans chaque plan. Trouvant toujours des situations toutes plus abracadabrantes les unes que les autres, avec finesse avant tout, et juste ce qu’il faut d’humour potache. Comme cette scène d’amour sauvage sous puissant aphrodisiaque à laquelle se livre sans pudeur ses deux interprètes principaux.

Avec ses dialogues absurdes et ses répliques bientôt cultes – « Les lianes c’est comme les stages. Tu ne lâches pas ta liane avant d’en avoir une autre » -, et des personnages secondaires tout autant (dans des registres totalement cinglés, parfaitement interprétés par des Mathieu Amalric, Jean-Luc Bideau et Fred Tousch en roue libre), LA LOI DE LA JUNGLE nous embarque dans une aventure délicieusement déjantée. Cependant, on ne peut que regretter un manque dans l’intrigue de Peretjatko, aussi secondaire soit-elle. Avec LA LOI DE LA JUNGLE le réalisateur n’est pas entièrement dans le film à sketch. Et bien que jouant sur l’irréalisme à outrance, il y a bel et bien une histoire qu’on aimerait suivre. Mais celle-ci étant trop modeste et mise en retrait, Peretjatko finit par tomber dans un creux aux deux tiers du film. Une baisse de rythme, un manque de dynamisme et le sentiment de tourner un peu en rond face à une absence d’enjeux véritables. Heureusement cet instant de lassitude ne dure pas et le réalisateur trouve un second souffle pour conclure efficacement et délivrer, au final, du divertissement d’auteur d’excellence.

Pierre Siclier
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