Au cours du Festival international du film d’histoire de Pessac qui se tenait fin novembre, la rencontre avec le réalisateur , aura permis d’éclairer nos lumières à propos de son film. Car de lumière, ABLUKA-SUSPICIONS en manque plus que tout. Le réalisateur plonge en effet le spectateur dans une guerre civile à Istanbul, dans un futur proche. Et c’est troublant parce que le film a été tourné en 2015, avant la tentative de coup d’État en Turquie l’été dernier. Emin Alper, qui avait commencé à écrire son projet en 2009, ne s’estime pas visionnaire pour autant. Son pays a en effet connu des situations similaires et le monde est sa source permanente d’inspiration, tout comme la littérature (Dostoïevski, Kafka, Conrad, Mann). Apportant son double regard d’universitaire en sciences sociales, il a évidemment évoqué la situation actuelle de son pays, dans lequel, à l’instar de ses amis artistes, il se sent en danger.

image de ABLUKA-SUSPICIONS

Dans ABLUKA-SUSPICIONS, il pleut et il fait gris, nuit, froid. La seule couleur est celle d’une pince à cheveux rose appartenant à l’une des voisines. On tue les chiens errants, on trie les déchets à la recherche de bombes, on traque les terroristes, et au loin on entend les explosions. Le film dépeint de façon glaçante l’atmosphère dystopique de tension et d’insécurité dans le blocus (dont est la signification en turc). Le climat de répression et de suspicion qui en découle est très bien mis en évidence.

La police turque ordonne aux citoyens de se surveiller et de se dénoncer les uns les autres. Les fonctionnaires de police sont d’ailleurs présentés de façon caricaturale et leur politesse, proche de l’obséquiosité dans des moments incongrus, rappelle celle de Mehmet Can Mertoglu dans Album de famille. Emin Alper a souhaité cet effet absurde et irrationnel qui renforce l’idée de la dangerosité du pouvoir placé.

”ABLUKA-SUSPICIONS plonge le spectateur dans un état d’alerte anxiogène dont le réalisme est véritablement éprouvant ”

Kadir (Mehmet Özgur) se voit accorder la liberté conditionnelle en échange de service d’espionnage des gens de son quartier. On regrette de ne pas connaître les raisons de son arrestation, mais le réalisateur a préféré se focaliser sur le présent de cet homme. Kadir tente de se rapprocher de son jeune frère fragile Ahmet (Berkay Ates).

Le parti pris du réalisateur est de ne rien montrer de ce qui se passe vraiment, mais plutôt de le suggérer au travers du regard et du point de vue de deux frères. Et c’est une bonne idée car le spectateur peut imaginer sans peine à quel point l’absence d’information, les interprétations qui en découlent et la manipulation policière influent sur ces hommes. Leur angoisse et leur manque de sommeil altèrent de façon certaine leur état psychologique. Perdant peu à peu leurs repères de temps et d’espace, les deux hommes se retrouvent dans un état de paranoïa aiguë.

image de ABLUKA-SUSPICIONS

Le réalisateur utilise souvent deux types d’effets de mise en scène. Le premier par flash forwards est plutôt bien vu. On revoit les actions, tantôt du point de vue de Kadir, tantôt de celui de Ahmet. Il y mélange les cauchemars que font ces hommes, toujours sur le qui-vive, dès qu’ils s’autorisent à dormir. Chacun s’enfonce dans ses interprétations jamais détrompées : est-ce un bébé qui pleure dans la maison ou un chien qui aboie ? Est-ce la voisine qui se cache dans la maison ou une hallucination ? Est-ce la police qui frappe ou le frère qui vient prendre des nouvelles ?

Le second effet est plus pesant, puisque le réalisateur abuse des coups frappés sur les portes ou des coups de sonnette, à en faire souffrir l’ouïe. Emin Alper a reconnu que sa volonté de renforcer par des sons désagréables l’état suffocant de claustrophobie, provenait sans doute de l’influence de ses aînés réalisateurs.
La deuxième partie du film, annonciatrice du drame, est elle source de confusions pour le spectateur. Il est fait référence à un troisième frère, dont on ne sait s’il est vivant ou mort – le réalisateur a d’ailleurs avoué qu’il ne le savait pas lui-même ! ABLUKA-SUSPICIONS, qui a été récompensé à la Mostra de Venise par le Prix Spécial du Jury, plonge le spectateur dans un état d’alerte anxiogène dont le réalisme est véritablement éprouvant.

Sylvie-Noëlle

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