Après 25 ans d’un combat acharné, Terry Gilliam nous présente enfin son Don Quichotte, adaptation libre de l’œuvre de Cervantes, en clôture du 71e Festival de Cannes.

Dans l’histoire du cinéma il y a des films qui, on ne sait par quelle magie, s’inscrivent à jamais dans l’imaginaire collectif et deviennent cultes. L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE est entré dans la légende avant même sa sortie. Porté à bout de bras depuis  vingt-cinq ans par son auteur, Terry Gilliam, le film a connu diverses tentatives ratées avant cette dernière version présentée en clôture du 71e Festival de Cannes. Tout commence au début des années 2000, le britannique enrôle Jean Rochefort et Johnny Depp pour interpréter Don Quichotte et Sancho Panza. Tout le monde connait la suite, le tournage va très vite virer au fiasco plongeant la production dans la faillite, la malheureuse aventure donnera naissance au mythique documentaire Lost in la Mancha.

Il faut dire que le bonhomme n’en est alors pas à son coup d’essai, l’échec commercial de son long-métrage Les aventures du baron de Münchhausen  en 1988, lui avait valu d’être black-listé par les studios américains. Une ribambelle de casseroles qui lui colle à la peau l’étiquette de réalisateur le plus poissard d’Hollywood. Mais le projet ne le quitte pas, entre 2009 et 2016, le film connait quatre tentatives avortées de montage financier, il faudra attendre 2017 pour que le réalisateur parvienne à boucler le tournage de son adaptation. Une obsession lancinante qui produit un télescopage évident entre le personnage de Don Quichotte et Terry Gilliam, figure fantasque qui poursuit inlassablement son rêve de fiction. Le dernier épisode judiciaire qui oppose le cinéaste à son ancien producteur portugais, Paulo Branco, s’est invité jusque sur le tapis rouge de la croisette menaçant la projection cannoise, apogée de cette incroyable épopée cinématographique. La guigne éternelle de Terry Gilliam allait-elle ressusciter la malédiction qui plane sur le projet ?Photo du film L'HOMME QUI TUA DON QUICHOTTEIl est difficile d’aborder un film avec une histoire aussi chargée, comment le voir, comment l’appréhender, comment en parler ? Avec les années, n’y a-t-on pas investi trop d’attente ? Lors de l’avant séance l’émotion est palpable, l’excitation est à son comble, après vingt-cinq ans d’un combat acharné et une bataille juridique qui a failli interdire l’exploitation du film, la projection de L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE aura bien lieu.

Le film n’est pas une adaptation fidèle du chef d’œuvre de Cervantes et c’est tant mieux. Gilliam réutilise le canevas de l’histoire, adapte les épisodes les plus iconiques, dans le but de prendre du recul avec le roman afin de laisser de la place à ce qui compose son cinéma pour, en fin de compte, se retrouver au plus près de ce qui fait la substance de l’œuvre originale. Tobias (Adam Driver) est un réalisateur de pub, cynique et désabusé. Parti tourner en Espagne, il y redécouvre une version de son premier film, une adaptation de Don Quichotte, tournée elle aussi dans la région. Bouleversé par cette réminiscence, il part sur les traces de son film, à la recherche des lieux et des personnages qui ont composé son œuvre de fin d’étude. Il réalise au cours de son voyage que ce tournage a ruiné la vie de celles et ceux qui l’ont croisé. En route il tombe par hasard sur Javier (Jonathan Pryce), son ancien comédien, resté bloqué dans le rôle de Don Quichotte.

La rencontre entre les deux hommes est mise en scène dans une séquence incroyable lors de laquelle Adam Driver entre dans une roulotte qui diffuse son film. Tobias traverse alors le drap blanc sur lequel sont projetées les images, il passe du côté de la fiction pour y découvrir Don Quichotte qui bien évidemment le prend pour Sancho Panza. La mise en abyme peut commencer, Don Quichotte se lance dans son extraordinaire quête chevaleresque accompagné de son fidèle écuyer. Le récit se déploie alors dans la pure tradition du roman picaresque, jalonné de rencontres pittoresques et d’incroyables péripéties.Photo du film L'HOMME QUI TUA DON QUICHOTTEOn retrouve dans le film tous les éléments qui constituent le cinéma de Terry Gilliam, un personnage qui fuit une réalité oppressante à travers la fiction, le chaos qui s’empare du monde, l’univers singulier, le sentiment claustrophobique qui envahit les cadres. Cette manière caractéristique de filmer avec ces plans très larges qui déforment la perspective et isolent les personnages dans leur environnement ou encore la caméra en mouvement perpétuel, toujours proche du déséquilibre censé rappeler le basculement d’un monde à l’autre. On réalise alors à quel point l’univers de Don Quichotte est taillé sur mesure pour le cinéma de Terry Gilliam. Le film est rempli de références à ses œuvres passées, on pense évidement à Sacré Graal !  lors du combat entre les deux chevaliers, sur les scènes à cheval dans la forêt ou bien avec les anachronismes (qui en réalité n’en sont pas…). Time Bandits n’est pas loin non plus, dans la direction artistique, mais surtout dans la porosité entre réalité et fiction, véritable fil conducteur de la cinématographie du réalisateur.

Ce n’est pas un hasard si l’on est ainsi renvoyé aux premières œuvres. L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE aborde la notion de retour aux origines, il faut renouer avec l’émerveillement des débuts afin de retrouver l’essence de la création. Tobias retourne à son film de jeunesse pour fuir ce monde cynique qui l’empoisonne et se révéler à lui-même à travers une quête initiatique romanesque. L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, l’ouvrage de Cervantes, est considéré comme un roman fondateur de la littérature moderne, Terry Gilliam s’y réfère donc dans le cadre de ce mouvement vers les origines de la fiction. L’imagination comme unique échappatoire au monde disgracieux qui nous entrave, voilà le questionnement central qui régit l’ensemble de la filmographie de Gilliam et qu’il pose une dernière fois dans cette œuvre monumentale. Don Quichotte réenchante le monde qui l’entoure à travers le regard qu’il pose sur les choses. Le film est une invitation à changer le regard, choisir le rêve et la fiction pour réinventer le monde.Photo du film L'HOMME QUI TUA DON QUICHOTTEOn sort de la projection ravi parce que l’on a vu du grand Terry Gilliam, une épopée fantastique napée d’une fantaisie propre au réalisateur britannique, sans oublier l’humour qui fait mouche à chaque fois. Heureux d’assister à l’aboutissement d’un projet de cette envergure, regroupant l’intégralité des obsessions artistiques d’un tel cinéaste. Tout au long de sa vie, un artiste court après un rêve, une quête de l’idéal que le réalisateur semble avoir trouvé avec ce film. Dans les colonnes du Monde, le cinéaste avoue n’avoir « plus de montagne à gravir », il est bien rare de constater cet état d’apaisement artistique chez un auteur de ce rang. L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE restera le combat d’une vie pour ce réalisateur, une œuvre totale, sûrement, culte, peut être, en tous les cas réussie.

Aurélien Milhaud

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L'HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE, le combat d'une vie - Critique
Titre original : The Man Who Killed Don Quixotte
Réalisation : Terry Gilliam
Scénario : Terry Gilliam et Tony Grisoni
Acteurs principaux : Adam Driver, Jonathan Pryce, Olga Kurylenko, Stellan Skarsgard, Joana Ribeiro
Date de sortie : 19 mai 2018
Durée : 2h12min
4.5déjà culte
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L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE, le combat d’une vie – Critique

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