Une main esseulée cherche à retrouver son propriétaire. Derrière cette idée farfelue, un conte moderne merveilleux qui dépeint aussi bien le désarroi des jeunes que les tourments amoureux. Une pépite, sublimée par une BO virtuose et des graphismes époustouflants.

À l’intérieur d’un frigo, entre un poumon et un bocal d’yeux, une main gigote. La porte finit par céder, elle s’empresse de s’échapper. Titubante et déboussolée, elle plonge dans la nuit parisienne, un seul objectif en… main : rejoindre son corps. Au cours de son odyssée, ses souvenirs surgissent par flashs et retracent l’histoire de son propriétaire, Naoufel. C’est un jeune un peu paumé, débarqué en France après la mort de ses parents, qui mène un quotidien monotone de livreur de pizzas maladroit. Sa vie bascule lorsqu’il rencontre Gabrielle, qui dévore avec le même appétit les suppléments oignons et les romans de John Irving. Pour la séduire, il n’aura pas d’autre choix que de prendre son destin en main.

Photo du film J'AI PERDU MON CORPS

© 2019 Rezo Films

Auréolé du prix du public lors du dernier festival d’Annecy, le premier long de est tout d’abord une claque visuelle. Élaboré à partir de dessins, de photos et d’animations 3D, il dégage un charme éthéré, qui évoque la délicate poésie de Miyazaki. Les phares de voitures se transforment en étoiles, les igloos sont faits de bois, les flocons de neige arborent des reflets incandescents. Aucune limite à l’imagination foisonnante du réalisateur.

Si on en prend plein la vue, on s’interroge aussi sur le toucher. À travers la main de Naoufel, on prend conscience de la richesse des sensations qui se faufilent entre nos doigts. La caresse du vent, la viscosité de la morve, la morsure des petites coupures… Autant de découvertes en apparence anodines qui font pourtant le sel de notre humanité.
La conquête des sens ne s’arrête pas là. L’ouïe fait également partie des terrains de jeux de Jérémy Clapin. La splendide BO de Dan Levy (membre du groupe The Dø), qui entremêle classique, rap et électro, régale nos oreilles. Le son revêt d’ailleurs une importance capitale pour Naoufel : enfant, il ne sortait jamais sans son dictaphone, prêt à enregistrer le moindre bruit. Avant l’accident de ses parents, il se voyait devenir pianiste, ou astronaute. La mélancolie de ses rêves brisés résonne dans chacune des notes.

© 2019 Rezo Films

Heureusement, la beauté de la forme n’est pas là pour cacher des faiblesses de scénario. Le fond frappe tout aussi fort. Naoufel et Gabrielle sont tous deux issus d’une classe populaire, ils voudraient quitter leurs immeubles grisâtres pour la banquise immaculée, sans trop y croire. « On n’ira jamais là, on ne verra jamais ça, à part dans des bouquins », désespère Gabrielle. Ces personnages, finement dessinés, ne cèdent pas pour autant au pathos. Naoufel possède une botte secrète pour lutter contre le destin défavorable. Il le « dribble », en empruntant des voies imprévues, en faisant des choix irréfléchis. Comme décider de tout plaquer pour devenir apprenti menuisier, ou se jeter sur une grue, malgré le risque de dégringoler. Cette quête de sens à corps perdu, sensible et sincère, est bouleversante.

Pas besoin de happy end pour cette Happy Hand (titre original du roman dont a été adapté le film), J’AI PERDU MON CORPS avait déjà gagné notre cœur. De quoi applaudir des deux mains.

Valentin Hamon-Beugin

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excellent
Titre original :
Réalisation : Jérémy Clapin
Scénario : Jérémy Clapin,
Acteurs principaux : , Victoire Du Bois
Date de sortie :
Durée : 1h21min
4.0Note finale
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