L’éditeur Blaq Out est connu pour son catalogue assez admirable : coffrets Raul Ruiz, Otar Iosseliani, Bruno Dumont, Isabelle Huppert, Kôji Wakamatsu, Frederick Wiseman, Pere Portabella… Parmi les grands auteurs qu’il compte en DVD/Blu-Ray, il poursuit l’édition de l’oeuvre de Hong Sang-soo. Après le double DVD de Woman on the Beach et Night and Day, Blaq Out sort SUNHI (2013) & HILL OF FREEDOM (2014), deux des derniers films du très prolifique cinéaste sud-coréen.

Hill of Freedom

En lançant le DVD dans le lecteur, c’est une ritournelle au piano présente dans HILL OF FREEDOM et SUNHI qui envahit le salon d’un leit motiv de comptine aussi douce qu’accentué d’un chagrin en sourdine. Déjà, pour qui connaît la douceur en faux relief des films de Hong Sang-soo, tout son cinéma se devine par le menu. S’offrent alors deux films, chacun accessible en stéréo ou en Dolby 5.1. Comme son cinéma, souvent morcelé, deux volets : l’un féminin, l’autre masculin ; l’un linéaire, l’autre décousu ; l’un sélectionné à Locarno, l’autre à Venise. Parce que nous l’avions déjà beaucoup aimé sur le Blog du Cinéma, commençons par HILL OF FREEDOM.

Kwon, une jeune femme revenue de voyage, reçoit une lettre de Mori, un jeune japonais. A sa lecture, on apprend qu’il s’est installé dans une maison d’hôte à côté de laquelle se trouve l’éponyme The Hill of Freedom. Pris par l’émotion, Kwon fait tomber les feuilles de la lettre et les ramasse, en en oubliant une dans les marches. Ce coup de dés du scénario dictera la structure du film, articulé dans le désordre avec ce chapitre manquant. 

Hill of Freedom

Les amateurs de cinéma sud-coréen reconnaîtront dans le rôle secondaire de Sangwon l’acteur Kim Ui-seong, le vieux bad guy égoïste dans DERNIER TRAIN POUR BUSAN. À ce titre, dans le cinéma sud-coréen, Hong occupe une place unique, détachée et singularisée des auteurs à grands spectacles comme Bong Joon-ho (le meilleur), Na Hong-jin ou Park Chan-wook, même des auteurs plus intimistes comme Kim Ki-duk, Im Kwon-taek ou Lee Chang-dong.

Sa singularité, telle que dans HILL OF FREEDOM, tient à sa faculté à faire éclore des moments poétiques nourris par des situations aussi prosaïques qu’ironiques (Mori coincé aux toilettes, les retrouvailles excentriques d’une femme avec son chien…). Jouant aussi des degrés de lecture, des blocs de temps et se plaisant à distiller des mises en abîme, Hong fait lire à son protagoniste un livre sobrement intitulé « Time ». Le plaisir du jeu, le goût ludique des signes sont l’une des pierres angulaires de ce cinéma.

Sunhi

SUNHI se concentre sur Wui Sunhi, une étudiante en cinéma qui aspire à devenir réalisatrice. Colérique, têtue, idéaliste, elle est surtout un sujet d’amour pour trois hommes: l’étudiant amoureux transi Moon-soo, le professeur Choi et l’ami des deux premiers Jae-hak. Préparant son départ pour aller étudier aux États-Unis, Sunhi fait, au grès des hasards, un tour de piste de ses prétendants. Lequel va-t-elle élire ? Seule la fin répond à cette question.

En quatre après-midi d’automne, et jalonné par une musique qui loue avec spleen mais entrain les jours anciens, le film se construit comme une figure à géométrie variable. Chacun de ces personnages est confronté aux autres selon une logique qui a l’apparence joyeuse du hasard.

Le cinéma ou le monde du spectacle comme travail occupe toujours une place dans la petite galerie des personnages de Hong. À la volée d’une séquence, apparaît dans HILL OF FREEDOM un producteur de comédie musicale, tandis que tout tourne autour des études de cinéma dans SUNHI. Autre récurrence: les repas arrosés. Le cinéaste agrémente toujours ces scènes des reliefs du dîner autant que des reliefs de la pensée exprimés en langage et libérés par l’alcool.

Un film, c’est aussi la musique que compose sa bande sonore. À ce titre, Hong est un compositeur minimaliste des voix, des intonations, accidentées par les spiritueux ou embrayées par les émotions. Défaite de musiques et ornée de très peu de bruitages sonores, la bande son est aussi élémentaire que les cadrages et le montage. Hong est de ces auteurs contemporains qui reconduisent, paradoxalement et réduit à l’os, la limpidité des grands classiques hollywoodiens des années 30, 40.

Sunhi

Au-delà du charme des deux films et derrière l’apparente simplicité des histoires et des relations, ce coffret recèle deux petites orfèvreries brutes et cristallines signées par l’un des plus prolifiques cinéastes sud-coréens. Une porte d’entrée idéale pour visiter le cinéma de Hong Sang-soo. Aux convaincus, bondissez ensuite vers le versant argentique du cinéaste, en découvrant ses premiers chefs-d’oeuvre, LA FEMME EST L’AVENIR DE L’HOMME (2004) ou CONTE DE CINÉMA (2005).

Flavien Poncet