JOUR 2

Le Festival Lumière dispose comme chaque année d’une programmation riche et variée. Toutefois, le hasard fait que les films peuvent se répondre entre eux, sur le fond ou sur la forme. Ainsi, en ce second jour de festival, j’ai pu découvrir trois long-métrages : un policier des années 30, un classique du film de monstres, et une avant-première d’un film d’action. Afraid to talk, L’Homme Invisible, et (Re)Assignment !

La journée démarrait donc tôt avec l’unique projection d’un film rare de Edward L. Cahn, Afraid to Talk, présenté par Bertrand Tavernier. Le président de l’Institut Lumière a pendant longtemps insisté pour montrer l’œuvre du cinéaste américain, et a finalement réussi à faire venir trois copies 35 mm de Californie. Bertrand Tavernier raconte que la filmographie de Cahn est faite en grande partie de film « au-delà de la série Z » avec des titres comme Guns, girls and gangsters ou Zombies of Mora Tau, qui lui serait dans la filmothèque personnelle de Quentin Tarantino. Mais l’intérêt pour Bertrand Tavernier est ailleurs : les premiers films de Cahn, réalisés entre 1932 et 1934, sont pour lui des petits films ingénieux, bien supérieurs à la grosse production qui suivit. C’est toute l’énigme qui entoure ce réalisateur : pourquoi n’a-t-il pas exploité son potentiel ?

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L’histoire se résume ainsi : un règlement de comptes entre gangsters implique des policiers et des hommes politiques. Sur la forme, pas de grande innovation, si ce n’est une scène de montage assez impressionnante qui fait écho aux expérimentations des films français des années 20. Il faut noter également le travail de la lumière qui est vraiment remarquable et prend racine dans l’expressionnisme allemand. Les ombres ainsi façonnées contribuent à peindre cette Amérique rongée de l’intérieur par la corruption. Il est essentiel de remettre Afraid to Talk dans son contexte : réalisé en 1932, juste après la crise, le sujet est tout de même extrêmement audacieux pour l’époque. Des scènes particulièrement dures de bagarres et de pendaison sur un bouc émissaire gardent une certaine acidité. Mais il faut selon moi bien avoir cette conscience historique en tête, sans quoi ce film ne serait pas aussi intéressant.

Afraid to Talk entretient plusieurs liens de parentés avec le second film de ma journée, L’Homme Invisible de James Whale. C’est le studio Universal qui produit ces deux longs-métrages la même année, en gardant des techniciens fidèle à la maison. Edward L.Cahn a été le monteur de L’Homme qui Rit, le directeur de la photograpie Karl Freund a lui réalisé La Momie, et enfin le scénariste Tom Reed a par la suite écrit La Fiancée de Frankenstein. Comme Afraid to Talk, le sujet de L’Homme Invisible cristallise l’angoisse de la société américaine, et une paranoïa certaine contre un ennemi invisible, potentiellement partout. Je découvre le travail de James Whale en étant persuadé que les films de la rétrospective UNIVERSAL MONSTERS était faits pour faire peur, mais la salle du cinéma Comoedia rit à plusieurs reprises devant le jeu des acteurs très prononcé et l’humour dont fait preuve le personnage principal. Même pour l’époque, j’ai du mal à m’imaginer la peur que pouvait ressentir les spectateurs. La surprise devait sans doute venir des effets spéciaux, assez anti-spectaculaire pour le coup puisque que le principe même est de ne pas voir ce qu’il se passe. Les méfaits de l’homme se manifestent par des objets qui volent, procédé assez facile à mettre en place et parfois visible. Mais la qualité du DCP (fichier numérique) restauré entretient notre émerveillement devant cet Homme Invisible somme toute très bien fait, et dont vous pouvez retrouver une critique plus complète dans notre rétrospective UNIVERSAL MONSTERS .

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Si l’on regarde L’Homme Invisible d’un point de vue philosopho-psychologique, le pouvoir de ce monstre consiste en fait en une altération de l’identité qui entraîne une folie meurtrière. La question du rapport entre le corps et l’identité est posé. L’Homme Invisible est l’affrontement entre des corps, pas seulement physiques mais des corps de métiers : les humains en chair et en os sont clairement identifiés par leur habit : policiers, scientifiques ou villageois. A la fin, le scientifique tente même de changer de corps (de métier) en se déguisant en policier. Jaloux, l’homme invisible est en quête de ce corps perdu et donc de son identité, qu’il perd progressivement, passant de scientifique à meurtrier.

Le dernier film d’aujourd’hui aborde lui aussi la question du corps et de l’identité, d’ailleurs le premier plan est un visage enveloppé de bandelettes, un corps qui a perdu son identité. Il s’agit du nouveau film de Walter Hill en avant-première. (re)Assignement, c’est le titre provisoire de ce long-métrage qui sortira sur les écrans en avril prochain. Un tueur à gages est mystérieusement enlevé, et à son réveil, découvre qu’il a subi une opération chirurgicale qui l’a changé en femme. Présenté il y a un mois au festival de Toronto, le réalisateur de Driver et de The Warriors venait présenter sa dernière œuvre en compagnie de son producteur Saïd Ben Saïd. Projet de longue date, ce scénario quelque peu étrange est finalement tourné avec un budget plus serré. Walter Hill dit à ce sujet quelque chose d’assez intéressant : si la plupart des metteurs en scène se plaignent de n’avoir jamais assez de temps et assez d’argent, lui considère que cela permet de se concentrer sur la mise en scène et d’exprimer des choses plus personnelles. Il explique que dans les personnages du film n’ont que des problèmes, tout comme lui. (re)Assignement serait donc un film plus personnel qu’on ne le penserait ?

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La singularité certaine de la mise en scène et du sujet décontenance quelque peu le public, mais il y a tout de même des choses intéressantes dont je peux parler rapidement avant une critique plus longue. Walter Hill, outre par sa mise en scène, fait du personnage incarné par Sigourney Weaver un double de lui même, en la faisant comparer son travail de chirurgien, à de l’art… Mais,  tout comme le sont les nombreuses références à la littérature anglaise disséminées dans le film, cette réflexion “méta” reste un petit peu trop appuyée pour être apprécié. Toutefois, le personnage transgenre de Michelle Rodriguez et sa représentation sont au cœur du film. Le changement de sexe est une manière de changer l’identité, mais la question qui s’y rapporte est : le changement de corps peut-il également faire changer l’âme ? Là encore corps et identité sont reliés. Tout au long du film, le clinicien remet en doute d’ailleurs l’existence même de ce tueurs à gages, que nous voyons pourtant à l’écran. Invisible ou pas, le scénario Damian Hamill traite des questions de son temps, comme le firent Afraid to Talk et L’Homme Invisible. Peu importe le genre ou la date, les films se parlent entre eux pendant le Festival Lumière.

Alexandre Léaud

Le Festival Lumière, aura lieu du 8 au 16 octobre 2016, dans tous les cinémas du grand Lyon.
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