De The Tree of Life à À la merveille, Terrence Malick est passé du splendide à l’auto-caricature. Décryptage.

The Tree of Life le merveilleux.

Six ans après Le Nouveau Monde, le cinéaste américain Terrence Malick avait fait son retour au cinéma en 2011 de manière remarquable. Un réalisateur auquel on ne pensait plus vraiment mais qui parvint, comme sorti de nulle part, à éblouir le Festival de Cannes qui lui décerna la Palme d’or pour The Tree of Life. Une œuvre à part qui, sans y prétendre, allait marquer, voire changer une approche du cinéma. The Tree of Life est de ces rares films empreints d’une forme d’aura. Une sensation provoquée sur le spectateur de manière universelle qui permet à l’œuvre de se sublimer comme jamais et même de dépasser ses défauts. Avec The Tree of Life, Terrence Malick ne se contente pas uniquement de produire de belles images, il parvient avant tout à nous toucher car il nous inclut dans une émotion simple et naturelle.

Dans un premier temps, il y a la beauté des images captées par Malick à force de patience et de minutie. Pour son film, le réalisateur a pris du temps. Du temps pour obtenir la lumière naturelle du soleil la plus adéquate et composer ses plans du mieux possible. Ainsi, en dépit de toute la complexité nécessaire pour atteindre ce résultat, Malick produit des images à la fois simples et d’une grande richesse. Car le réalisateur est, à cet instant, à la recherche d’une beauté très particulière. Pleine de nostalgie, à la manière d’un souvenir d’enfance, d’une sensation oubliée. Un rayon de soleil, le pied d’un nouveau né ou le regard d’une mère, sont des détails ici sublimés jusqu’à provoquer un ressenti commun, une émotion pleine de pureté.

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Ensuite, il y a dans The Tree of Life des questionnements humains. Malick nous parle de « l’arbre de vie ». A grande échelle, avec la création du monde, et de manière plus resserrée, personnelle et intimiste avec le quotidien d’une famille dans les années 1940. C’est bien dans ce quotidien que le réalisateur a voulu poser sa caméra, parfois à la limite du film de famille mais où la mise en scène est évidemment bien plus calibrée. Ça ne l’empêche pas pour autant de nous inclure dans cette famille, un peu comme tâchera de le faire Richard Linklater avec Boyhood (2014), tourné sur une période de douze ans. Ainsi, voir un enfant courir après sa mère n’a rien d’extraordinaire. Pourtant, en le suivant ras le sol, caméra à la main, reproduisant les pas maladroits de ce jeune âge, et insistant sur le regard porté sur la mère, Malick nous transporte au-delà de nos espérances. Ce ressenti, le réalisateur parvient à le maintenir sur toute la durée. Le temps passe, d’autres enfants naissent, rient, pleurent, se battent et se révoltent comme dans n’importe quelle adolescence. Le sentiment est étrange devant The Tree of Life, comme si nous observions nos propres souvenirs. En cela Terrence Malick a réussi quelque chose de fort. Utilisant des sentiments communs, car naturels et humains, comme l’amour de l’enfant pour sa mère, il nous les offre comme une Madeleine de Proust. Ainsi, le visage tout en douceur de Jessica Chastain (alors encore peu connue), d’une beauté pure et tout de même porteuse d’une certaine fragilité, devient le visage de LA mère que chaque garçon a dû aimer dans sa jeunesse. Brad Pitt, de son côté, nous rappelle LE père strict et parfois dur, mais toujours aimant à sa façon. Ils apparaissent comme des symboles sous le regard de leur trois garçons qui deviennent, eux-même, des représentants du spectateur.

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En les suivant, le réalisateur provoque une sensation physique via de simples images. Il place ici et là des éléments permettant de construire les personnages. Il laisse le spectateur ressentir les choses et le transporte par une utilisation des plus judicieuse de la voix off et de la musique. L’émotion est inévitable. Le film fait sens, il nous engouffre dans sa complexité comme dans sa simplicité et nous fait oublier tout questionnements et jugements habituels pour un film. C’est indéniable, Terrence Malick a réalisé avec The Tree of Life une œuvre des plus remarquables de l’histoire du cinéma. Un chef-d’œuvre si évident et indescriptible à la fois. Preuve en est avec l’influence directe de son film sur le cinéma. En effet il y a désormais le « style Malick ». Pour le meilleur comme pour le pire, jamais surpassé, ni égalé, même par le réalisateur lui-même. On pense notamment au réussi The Place Beyond the Pines de Derek Cianfrance en 2014, qui paraît doté d’une mise en scène travaillée dans une optique similaire, ou au Lost River (sorti cette année) raté de Ryan Gosling, sans grand intérêt et bien plus proche du plagiat paresseux que de l’hommage. Mais avant tout, à la suite de The Tree of Life, il y a Terrence Malick qui se lance dans sa propre reprise avec À la merveille.

”Le sentiment est étrange devant The Tree of Life, comme si nous observions nos propres souvenirs. En cela Terrence Malick a réussi quelque chose de fort.”

À la merveille, du sublime à l’auto parodie.

A peine une année s’est écoulée depuis le choc provoqué par The Tree of Life, que Malick est déjà de retour. Événement très surprenant lorsqu’on connaît le temps pris par le réalisateur entre chacune de ses œuvres. Véritable anti Woody Allen avec sa cinquantaine de films, Terrence Malick n’a réalisé que cinq longs-métrages entre 1973 et 2011. Cinq ans entre La Balade sauvage (1973) et Les Moissons du ciel (1978). Puis vingt ans de silence jusqu’à La Ligne rouge (1998), dont sept ans séparent ce dernier du Nouveau Monde (2005). Seulement approchant les 70 ans (67 en 2011), et peut-être sentant la fin de sa vie approcher, le réalisateur a décidé de mettre les bouchées doubles. Le voilà donc revenu avec À la merveille dès 2012. Précisons qu’il commença le tournage de ce dernier avant même la sortie de The Tree of Life. Difficile donc de dire quel projet est né en premier dans l’esprit du réalisateur.

A la merveille

Une vitesse de production surprenante. Bonne nouvelle ? Pas forcément. En effet s’il a su faire preuve d’une innovation et d’une sensibilité extrême avec son film précédent, À la merveille se trouve vidé de toute contenance. Pourtant sur le papier Malick a su nous attirer. « Le réalisateur de The Tree of Life filme un triangle amoureux avec Ben Affleck, Olga Kurylenko et Rachel McAdams ». C’est beau et tape à l’œil ! Seulement c’est justement ce qui fait défaut au réalisateur désormais. En effet Malick tente de reproduire sans succès ce qui fit sa réussite précédemment. Mais comme si The Tree of Life avait été un accident, il ne parvient jamais à retrouver la magie d’antan. Voilà même qu’il se caricature lui-même. Avec À la merveille la manière de filmer de Terrence Malick est sensiblement la même, seulement il ne parvient plus à nous transporter. Au contraire, il ennuie et fatigue. Ce qui apparaissait comme un travail sensible et honnête se révèle ici superficiel et prétentieux. Bien que prenant pour décor, dans une partie du film, des paysages grandioses, comme le Mont Saint-Michel, et naturels, comme la plage, il ne parvient pas à nous submerger par les éléments. Les autres décors sont industriels et urbains, sans vie et sans portée esthétique. Difficile de trouver de la beauté dans cela et de se captiver.

Le cinéaste reste dans la même optique, décidant de caler sa méthode à tous les sujets qui le préoccupent, à ses inquiétudes, ses angoisses, ses fascinations et finalement simplement ses obsessions qui le caractérisent à cet instant de sa vie. Dans À la merveille on comprend qu’il cherche à se positionner sur le thème de l’amour, à représenter un couple qui ne s’aime plus, qui ne sait pas communiquer, qui n’est plus heureux, tout en incluant la part religieuse et les questionnements spirituels qui le tourmentent depuis quelques temps. Mais à la manière de Sofia Coppola, qui pour traiter de l’ennui se contentait d’ennuyer le spectateur avec Somewhere (2010), Terrence Malick, à vouloir montrer des protagonistes qui ne se comprennent plus, devient inaccessible et hermétique, et ne provoque plus rien en nous.

”À la merveille n’est ni plus ni moins qu’une parodie que Malick a réalisé de son propre chef. Le souvenir de The Tree of Life est désormais lointain…”

En effet avec À la merveille le réalisateur s’enfonce dans une forme de solitude et refuse de nous inviter à le suivre dans son monde. Dès lors que la magie et l’émotion ne sont plus, les dialogues de son film apparaissent pauvres et ridicules. Le naturel et la simplicité font place à un sentiment de fausseté où tout est formaté pour s’inscrire dans le fameux « style Malick ». Les acteurs marchent à deux mètres les uns des autres, se regardent sans se parler (la communication ne passant que par la voix off, c’est osé !) et se tourne autour. C’est déjà vu, mais ça ne marche plus. Le malaise nous gagne, voir même le rire nerveux puis gêné, tandis que la pauvre Olga Kurylenko exécute des pas de danse sur la plage. Puis dans un parc. Puis dans les bois. Puis dans un centre commercial… Une parodie, ni plus ni moins, que Malick a réalisé de son propre chef. Le souvenir de The Tree of Life est désormais lointain et l’on reste affligé devant tant de suffisance devenant pauvreté. Le réalisateur de génie n’est plus. Il se ridiculise même par moments et s’isole comme un ermite. Un isolement révélateur du problème majeur d’À la merveille dans lequel nous sommes dans l’incapacité de nous sentir concerné ou de ressentir la moindre empathie avec ce que propose le cinéaste. Malick aurait pu réaliser un film avec la volonté de le partager avec le spectateur, il a choisi de faire une œuvre si personnelle qu’elle en est impénétrable.

A la merveille

Knight of Cups, les incertitudes d’une renaissance espérée.

A l’annonce de la sortie en salle en 2015 de Knight of Cups, nous étions évidemment relativement méfiant. Avions-nous définitivement perdu Terrence Malick dans À la merveille, plongé dans ses obsessions et ses questionnements philosophico-religieux, dans sa volonté de remettre en question le monde et la vie, pour lui et rien que pour lui ? Ou allions-nous retrouver le Malick de The Tree of Life (ou même d’avant) qui nous invitait à nous joindre à ses sensations, à des émotions pures et identifiables ? Les avis diverges encore à ce sujet. Pour certain, Knight of Cups aura fait revenir Malick au statut de réalisateur de génie. Pour d’autre, il l’aura enfoncé définitivement dans la case d’un réalisateur prétentieux et superficiel. Bien que plus intéressant à certains degrés qu’A la merveille, Knight of Cups reste dans une approche inaccessible. Il permet néanmoins au réalisateur de poursuivre son œuvre sous forme de triptyque pour le moment, mais qui pourra devenir un tétraptyque, pentaptyque, hexaptyque… On ne sait jusqu’où Malick pourra aller comme cela.

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LA THÉMATIQUE TERRENCE MALICK
RÉTROSPECTIVE

La Balade sauvage (1973) – par Paul
– Les Moissons du ciel (1978) – par Paul
La Ligne rouge (1998) – par Paul
– Le Nouveau monde (2005) – par Paul
The Tree of Life (2011) – par Paul
A la merveille (2012) – par Paul

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