Comme de nombreuses questions universelles, tout part d’un constat personnel : avant de devenir documentariste, Tamara Erde, jeune israélienne, a cultivé à l’école un grand sentiment de patriotisme, l’emmenant à vouloir s’engager dans l’armée. Sans rien connaitre de l’histoire du conflit israélo-palestinien, elle a enfilé le treillis et saisi les armes pour son service militaire, lors de la deuxième intifada en 2002. De l’intérieur et dans les rangs, elle a pu constater les mesures répressives de sa fière patrie envers le peuple palestinien, portées par une jeunesse ignorant sa propre histoire. Expatriée en France, notamment pour étudier au Studio national des arts contemporains du Fresnoy, Tamara Erde a décidé finalement de revenir en Israël en 2013, pour sonder l’état de l’éducation – de part et d’autre du mur de séparation – au fil des colonies, des villes et des villages. D’une manière quasi objective et essuyant certains refus de l’administration, elle laisse la parole aux professeurs israéliens et palestiniens, juifs et musulmans, ainsi qu’aux enfants qui reçoivent leurs enseignements. Loin d’être un film fait d’espoir, THIS IS MY LAND dresse un portrait ultra pessimiste mais surement très réaliste, du futur de l’entente entre ces deux peuples. D’une façon plus générale, Tamara Erde questionne également ce qu’est écrire une histoire et un récit national. Alors, quand la mémoire rapportée est tronquée, quel avenir pour les jeunesses israéliennes et palestiniennes ?

Photo du film THIS IS MY LAND

© Aloest Distribution

Dans un tout autre contexte, Confucius disait « Nous sommes frères par la nature, mais étrangers par l’éducation. » et malheureusement, il semble qu’actuellement, cela soit le plus grand fardeau de la paix. Si pour certains, comme cela l’était pour Nelson Mandela, « l’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde », il semble que dans certains contextes, dans certains lieux et dans certaines époques, le savoir et son enseignement soient les meilleurs outils pour endoctriner, pour façonner les cerveaux innocents de nos enfants et ainsi recommencer ad vitam aeternam l’Histoire. D’ailleurs dans THIS IS MY LAND, Tamara Erde prend soin de placer, à travers la voix des professeurs, des repères chronologiques remontant au début du XX° siècle, lorsque qu’en 1917, par la Déclaration Balfour, le programme sioniste en Palestine est annoncé, tout en souhaitant préserver les droits et les libertés du peuple déjà présent sur cette terre. Au delà de ces prémices géopolitiques, la Seconde Guerre Mondiale est clairement l’élément charnière du conflit qui revient de façon incessante dans les discours des enfants de THIS IS MY LAND. La Shoah et ses millions de morts flottent tels des fantômes au dessus de l’éducation des jeunes israéliens. Ainsi, Tamara Erde pose la question : comment éduquer les enfants à la paix, lorsque l’enseignement prend racine dans le traumatisme ? Construire une mémoire autour de la Shoah est forcément nécessaire et indiscutable… Là où le bât blesse, c’est quand cela n’amène qu’à la vengeance et à l’honneur, au détriment d’une solution qui dirait : « plus jamais ça ». Les vies des musulmans et juifs de l’Etat d’Israël sont alors rythmés par les célébrations, les symboles et les sirènes, où l’Autre, tour à tour Juif ou Arabe, est méconnu, fantasmé ou déjà détesté.

« Quand la mémoire rapportée est tronquée, quel avenir pour les jeunesses israéliennes et palestiniennes ? »

Pouvant être pensé maladroit, le parallèle fait entre la Shoah et le contexte actuel du conflit israélo-palestinien est saisissant dans le sens qu’il met en évidence l’indifférence et la méconnaissance, dans les années 40 tout comme aujourd’hui plus de soixante dix ans après. Une spécialiste israélienne de l’éducation annonce l’inconcevable et l’ignorance poussée à son extrême : beaucoup d’enfants juifs pensent que les bourreaux de la solution finale nazie étaient des arabes. À cette image, THIS IS MY LAND est un riche ensemble de témoignages, d’inquiétudes et de volontés qui désespère cependant à trouver une solution dans les paroles. Bercé par une bande son oscillant entre tragique et enthousiasme, le film de Tamara Erde est dur dans le fait qu’il ne peut même pas être illusionniste. Sur cette terre divisée, occupée, volée et violée, où le voisin est toujours l’ennemi, il semble quasiment impossible de croire en un futur apaisé. Alors que l’antisémitisme en Occident pousse les Juifs européens à partir s’installer en Israël, les jeunes Juifs de THIS IS MY LAND ont peur et ont pour seule ambition de quitter leur pays, pour devenir explorateur de jungle tropicale ou docteur à Harvard. Le seul espoir est donc individuel, tant il semble que les communautés courent à leur perte. Lorsque la caméra se pose dans les écoles mixtes où Palestiniens et Israéliens apprennent côte à côte, les enfants ne rêvent que de rejoindre les écoles musulmanes et juives. Force est de constater que même pleine d’ambitions, l’école aussi libre qu’elle peut l’être, ne fait pas le poids face à la famille, la propagande d’état et le fantasme historique.

Photo du film THIS IS MY LAND

Mais par dessus tout, si on laisse de côté l’avenir pour ne parler que du présent, le bilan est triste : dans ce contexte que personne ne maîtrise et encore moins les enfants, il semble que ces derniers aient perdu leur véritable part d’innocence. Au contact de la guerre et récitant des propos qui les dépassent, ils finissent par ne dessiner qu’en noir, qu’à côtoyer les murs de séparation jusque dans les cours de récréation et à raconter leur vie avec le champ lexical de la prison. Tamara Erde propose alors un documentaire nécessaire si ce n’est obligatoire pour comprendre que le conflit qui oppose Israël et Palestine ne se joue pas seulement dans des stratégies militaires, mais prend racine dans la faculté à célébrer une Histoire erronée qui ne peut que nourrir la haine de l’Autre, quelque soit le côté du mur.

Un instant, dans une école mixte, le dialogue s’instaure entre deux professeurs (un Israélien et une Palestinienne) et un élève… Lasse, l’enseignante finit par avouer à l’enfant : « J’espère que tu réussiras là où nous les adultes avons échoué ». Mais encore combien de générations pour redonner au passé sa vérité et espérer un avenir serein ? D’autant plus lorsque face caméra, un adolescent avoue ne plus savoir définir le mot « paix » … et que c’est bien ça le problème de ce pays.

Juliette Durand

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https://vimeo.com/15139727

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