Photo du film LE COLOCATAIRE
© Salzgeber & Co. Medien

LE COLOCATAIRE, à la croisée des genres – Critique

Pour son nouveau long-métrage, l’argentin Marco Berger ne s’éloigne guère de ses récits de prédilection : deux hommes pris dans la tourmente d’une romance impromptue. Au programme : des yeux qui fuient, des yeux qui fusent, des yeux qui fument. Et après ça, des étincelles ?

En étendard discret mais incisif du cinéma ouvertement gay (dans ses thématiques, ses sujets, ses références), Marco Berger pourrait facilement être catégorisé d’évidence prosélyte : dans son cinéma, s’il y a romance, elle est homosexuelle. L’équation, simple, réductrice même, n’est pourtant pas tout à fait mathématique – derrière le genre et ses codes, d’autres genres et des méthodes. Marco Berger, en cinéphile joueur, s’amuse de ses cadres, qu’il altère et délite de film en film, construisant une œuvre d’expérimentations protéiformes alliant l’idée d’un genre et ses mariages possibles. Du vaudeville rohmerien de Plan B à l’étouffement systémique d’Absent, on ne pouvait être surpris par la direction prise par LE COLOCATAIRE : une drôle de proposition quasi-mutique aussi arabesque qu’elle est d’une improbable cohérence.

LE COLOCATAIRE s’installe sur la base d’une rencontre – c’est un leitmotiv chez Berger, celui de deux individualités qui interfèrent l’espace l’une de l’autre – au point d’aboutir à une attraction. L’attraction, non seulement de deux êtres, de deux corps, mais aussi de deux cinémas : un blond, un brun. Un peu comme Linklater aux Etats-Unis, les amourettes des films de Berger sont des prétextes à l’exercice de style – au point d’ailleurs d’en défaire la réalité même.

Photo du film LE COLOCATAIRE
© Salzgeber & Co. Medien

Si Berger sait se réinventer en tant que cinéastes « à variations », c’est déjà parce qu’il connaît ses tonalités : la valeur de ses plans (rapprochés, sensuels, silencieux, statiques, portés vers les regards) et de leurs infinis possibilités (thriller ? hypnotisme ? verbe ?). Les mêmes yeux, d’un film à l’autre, porteront une valeur radicalement opposée : cette sécheresse émotionnelle est un terreau pour le cinéaste pour construire toute une série de thèmes, d’oppositions, d’expérimentations. Si, dans Absent, la retenue était synonyme de l’évidence impossible – elle est, au contraire, dans LE COLOCATAIRE, une impossible évidence : la différence, c’est que dans l’un, la relation était un point de départ duquel on voulait fuir, alors que Le Colocataire nous mène progressivement vers une finalité aux airs de fatalité imprévisible.

LE COLOCATAIRE est une variation : celle de la méthode d’un cinéaste qui, sans fard et avec la précision d’une formule idéale, copie et colle les mêmes histoires d’un cadre à l’autre. C’est d’habitude la limite du cinéma LGBT revendicateur, celui qu’on nous vend parfois à tort comme un art communautaire alors qu’il est amputé de toute ouverture : Berger, au contraire, lui préfère un désir de cinéma sourd, sensoriel, presque inaudible. Un cinéma qui raconte une forme avant de se raconter lui-même ; mais c’est là où Berger brille, dans cette conception minimaliste de ce qui l’alimente – non pas les sujets de société, mais les projets de corps. D’une fascinante simplicité.

Vivien

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Titre original : Un Rubio
Réalisation : Marco Berger
Scénario : Marco Berger
Acteurs principaux : Gaston Re, Alfonso Barón , Malena Irusta
Date de sortie : 1er juillet 2020
Durée : 1h51min
3
Charnel

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