Capricci prolonge son travail cinéphile en éditant, produisant, distribuant en salle et en DVD tout une panoplie d’œuvres, dont ANATAHAN, perturbant la cartographie institutionnelle des choses nobles ou populaires, contemporaines ou de patrimoine, françaises ou étrangères.

Le feu qu’anime cette maison nantaise se nourrit de tous les bois, dans une actualité toujours stimulante. Nouvel éclat : la ressortie en salle du pénultième film de l’auteur de L’impératrice rougeANATAHAN de Josef von Sternberg retrouve, restauré, l’écrin des salles.

La tradition critique française, depuis au moins les panégyristes des années 60, architectes de la « politique des auteurs » (Douchet, Chabrol, Truffaut…), portent systématiquement les derniers films des grands maîtres au pinacle. Défendant la thèse téléologique que plus un cinéaste avance dans sa tâche, au fil des longs-métrages, plus il parfait son style, jusqu’à l’acmé. Il existe pourtant, c’est mon opinion personnelle, un panthéon des œuvres finales, par lesquelles les génies du cinéma parachèvent leur Œuvre, composé de productions mineures, de réalisations blessées, d’ouvrages ratés. En voici une poignée : Complot de famille d’Hitchcock, Trois places pour le 26 de Demy, Madadayo de Kurosawa, Achik Kerib de Paradjanov, Le Chaos de Chahine, Gebo et l’ombre de de Oliveira. Quid donc de ce film maudit, mal sorti, mal vu à son époque : ANATAHAN ?

Photo du film ANATAHAN

Le scénario est simple et issu d’un fait de guerre réel : une escorte marine de soldats japonais, pendant la Seconde Guerre Mondiale, échoue sur l’île d’Anatahan. Une dizaine d’homme, une seule femme. L’armistice est ensuite déclarée. Par patriotisme chevronné et résistance aveugle, ils refusent les secours et restent sur l’île. Depuis ce repli insulaire, va croître les pulsions et chacun va se soumettre à son instinct. Se dessine alors moins le portrait d’un nationalisme abrutissant que l’archétype ossaturé d’une société primaire.

Un double mouvement agit alors dans cette production de 53. Le premier est celui qui tient à l’effet « film final ». Sternberg va à l’épure, soustrait. Dérobe aussi, selon sa poétique de l’érotisme : moins on voit, plus on devine, mieux on désire. Teinté d’une dominante opaline, rongé par des ombres franches et des plages de noir, comme ces plans de coupe récurrents où le récif fuligineux de l’île est embrassé en ressacs par l’océan ivoirin. Cette lutte des tons synthétise la lutte des genres, des grades, des forces. L’ensemble a été tourné dans un studio à Kyôto, prêtant au décor une apparence artificielle, entretenue dans tous les films du cinéaste. Mais ici plus encore puisque le jeu même des interprètes, amateurs, renvoie à la gestique du kabuki, théâtre japonais traditionnel, codifié par tout un registre de personnages et de gestuelles. Sternberg atteint alors une ligne claire dans sa mise en scène, jusqu’à gommer tout effet de cadrage, privilégiant les plans d’ensemble serrés, renforçant le sentiment d’être devant un plateau. Cet effet « film final » se trouve là : dans l’impression que ce pourrait être l’œuvre d’un jeune auteur. Que le dernier Sternberg équivaut à son premier.

Photo du film ANATAHAN

Le second mouvement au cœur d’ANATAHAN, c’est la démiurgie et son point limite. Tous les acteurs sont japonais et parlent dans leur langue, jamais sous-titrée. Et par-dessus leur voix, Sternberg commente un texte, lui seul traduit. Commentaire à la manière d’un chœur antique. Surtout, à la façon d’un entomologiste, posant la voix du réalisateur en interprète lyrique d’un microcosme enfiévré . Façon contemporaine à celle de Buñuel. A la différence que, lui, regardait ses comparses hispaniques. Alors que Sternberg appose sa voix, sa langue (l’anglais) sur celle de japonais, alors vaincus par les américains. Impossible de ne pas y deviner, bon gré mal gré la volonté du cinéaste, en dépit des nombreux collaborateurs nippons qui l’ont accompagné, un colonialisme culturel imposé à ce récit proprement nippon. Sans compter la réduction de Keiko (Akemi Negishi, vénéneuse), seule femme du film, au pur objet de désir, défaite de volonté, exsangue de passion. Battue, convoitée, échangée. L’inverse, encore une fois, de la femme chez Buñuel. Tout cela : l’excès de démiurgie et la composition d’une femme-icône se trouve déjà dans les premiers Sternberg (A Woman on the Sea, Les Damnés de l’Océan, L’Ange Bleu). Or c’est porté ici à un degré de cristallisation souvent étroit, immodérément froid. Duquel s’échappe parfois des élans de grâce, comme ce gros plan sur Keiko, danseuse impérieuse surplombant les hommes ivres, qu’elle toise d’un regard où se lie l’arrogance du charme et le défi de la sensualité. Laissant perler pour une fois que le désir et ses jeux de pouvoir ne sont jamais univoques.

De ces deux films contenus en un, ANATAHAN exerce une sorte de fascination ambiguë. Par son ascétisme pur, par la propension du cinéaste, baroque raffiné, romantique fiévreux, à toucher à l’os de son style. Contrastant avec l’ambivalence troublante avec laquelle il se fond dans une culture asiatique, s’en servant comme palette de composition mais pour dépeindre les japonais au mieux comme des victimes dociles, au pire comme des animaux patriotards.

Flavien Poncet

Votre avis ?

ANATAHAN, des cendres en pleine lumière - Critique
Réalisation : Josef von Sternberg
Scénario : Josef von Sternberg
Acteurs principaux : Akemi Negishi, Radashi Suganuma, Soji Nakayama
Date de sortie : 1953 - Sortie restaurée le 5 septembre 2018
Durée : 1h34min
2.5Note finale
Avis des lecteurs 0 Avis
avatar
1 Comment threads
1 Thread replies
0 Followers
 
Most reacted comment
Hottest comment thread
2 Comment authors
Flavien PoncetSébastien Krebs Recent comment authors
  S'abonner  
Récents Anciens Populaires
Notifications :
Sébastien Krebs
Invité
Sébastien Krebs

Un texte intéressant et remarquablement écrit, même si je ne partage pas du tout votre point de vue quant au double regard colonial et ultra-masculin que vous prêtez au film. Ne serait-ce que le sublime final met à bas tous vos arguments allant en ce sens.

Flavien Poncet
Invité
Flavien Poncet

Merci pour ce retour.
J’ai souvent lu dans la presse l’éloge du film et même une lecture proto-féministe. Il y a donc, certainement, du vrai dans ce que vous dites.
Mon sentiment, c’est que le personnage de Keiko est contaminé par la perfidie des hommes et que

Onglet
sa vengeance finale
est plus une reproduction servile qu’une émancipation.
Et cet anglais qui masque la très belle langue qu’est le japonais, dans un film où des nippons sont battus par des américains, me gêne vraiment.