Pour son dernier film, AU BOUT DES DOIGTS, Ludovic Bernard quitte le registre de la comédie et aborde le génie artistique sous l’angle de l’altruisme.

Les ficelles et les ressorts dramatiques un peu cliché de la transformation de la chrysalide en papillon qu’utilise le réalisateur Ludovic Bernard dans AU BOUT DES DOIGTS, ont été maintes fois vus au cinéma. Le film met ainsi en présence deux milieux sociaux différents, emprunts aux préjugés. Deux êtres que tout oppose a priori mais qui se retrouvent réunis par une passion artistique et une admiration mutuelle. Deux générations: un mentor qui a connu un drame personnel et qui détecte le talent du plus jeune, lui-même touché par des difficultés. Il l’encourage, l’accompagne, lui transmet de façon paternaliste son art et le révèle à lui-même et aux plus sceptiques, après de nombreuses péripéties.

On pense notamment à Le Brio de Yvan Attal, dans lequel le grand professeur de droit Mazard portait la jeune Neïla au sommet du concours d’éloquence universitaire. Ou encore au récent Rémi sans famille, d’Antoine Blossier, qui faisait de Vitalis le catalyseur du talent de Rémi, à savoir le chant. Dans AU BOUT DES DOIGTS, ce n’est pas de chant ni d’éloquence dont il s’agit, mais de piano. Et ce n’est pas dans une étable ou une université que la bonne fée découvre le talent, mais dans une gare.Photo du film AU BOUT DES DOIGTSPourtant, AU BOUT DES DOIGTS se laisse regarder et surtout agréablement écouter. Car il n’est pas si fréquent de voir à l’écran un artiste travailler et souffrir à ce point sur le 2ème concerto pour piano de Rachmaninov. Pierre (Lambert Wilson) est directeur du Conservatoire et est fasciné par Mathieu (Jules Benchetrit), qu’il a rencontré fortuitement. Il l’accueille dans son établissement dans le cadre d’un Travail d’intérêt général pour lui éviter la prison.

Car si l’adulescent Mathieu n’est pas un mauvais bougre, il s’est pourtant laissé entraîner dans un mauvais coup. Il habite dans une cité, sa mère travaille beaucoup mais n’a pas d’argent. Le réalisateur, qu’on a rencontré à Bordeaux lors de la présentation du film aux côtés de ses deux acteurs, a été inspiré par un jeune homme qu’il a vu jouer du piano dans une gare. “Cette révélation a été sa porte d’entrée vers le film sur la musique qu’il ruminait depuis longtemps”.

Le casting épatant, les dialogues percutants et les morceaux classiques de la bande son parviennent à faire oublier les ingrédients trop clichés.

Après avoir envisagé un vrai pianiste dans le rôle principal, il s’est finalement tourné vers un casting d’acteurs. Il a été “séduit par Jules, sa brutalité, sa violence, sa profondeur et son incroyable photogénie“. Le jeune homme, qui a beaucoup travaillé avec la virtuose Jennifer Fichet, est plutôt crédible. Il fait d’ailleurs partie de la liste des Révélations 2019 de l’Académie des César.

Mais comme le précise le réalisateur, ce n’est parce que “Mathieu possède ce don et ce supplément d’âme qu’il ne doit pas apprendre la rigueur exemplaire qu’exige la musique classique“. Évidemment, Mathieu ne va pas accepter instantanément la main qui lui est tendue et va même se rebeller. Les raisons personnelles suggérées par le réalisateur sont multiples. Est-ce parce que Mathieu est tout simplement un paresseux arrogant ? Est-ce parce La Comtesse (Kristin Scott Thomas), le professeur de piano que lui octroie Pierre, est trop exigeante et carrément dubitative quant aux progrès que peut faire Mathieu ? Ou parce qu’il a peur d’être à nouveau déçu dans ses espoirs, se rappelant la première main tendue dans son enfance par son professeur de musique (Michel Jonaz), mort trop tôt ? Peut-être craint-il tout simplement de ne pas réussir et de ne pas pouvoir supporter l’échec ?Photo du film AU BOUT DES DOIGTSMais plus globalement, le réalisateur introduit une raison purement sociologique. Il reconnaît avoir voulu “donner envie de redécouvrir de grands compositeurs et de relancer le débat de l’accès à la musique classique dans les quartiers populaires”. Pour Lambert Wilson, la question qui se pose au film est en effet celle-ci : “comment intéresse-t-on des jeunes à la musique classique, considérée comme ennuyeuse, démodée et intimidante et appartenant à un monde de la bourgeoisie difficile à comprendre ?”.

L’amour va frapper à la porte du jeune homme, sous les traits de Anna (Karidja Touré), violoncelliste dans le fameux conservatoire. Et ils ne seront pas trop de trois à l’encourager dans son parcours. Car Pierre a décidé de l’inscrire au concours international et de lui faire représenter son institution. Passons sur le peu de vraisemblance du propos, même si Lambert Wilson, dont on connaît l’appartenance aux deux mondes du cinéma et de la musique, assure que “dans le monde de la musique classique ou du jazz, on s’incline devant le talent, tellement rare, contrairement au métier d’acteur, un peu plus confus“.

Pierre s’investit personnellement dans cette mission périlleuse mais altruiste, en prenant des risques vis-à-vis de son directeur (André Marcon). Il prête aussi sa chambre de bonne à Mathieu, mais s’éloigne de sa femme (Elsa Lepoivre). Le casting épatant, les dialogues percutants et les morceaux classiques de la bande son parviennent à faire oublier les ingrédients trop clichés de AU BOUT DES DOIGTS et ravivent habilement la citation du poète René Char : “Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.”

Sylvie-Noëlle

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AU BOUT DES DOIGTS, sauvés par la musique ! – Critique
Titre original : Au bout des doigts
Réalisation : Ludovic Bernard
Scénario : Ludovic Bernard et Johanne Bernard
Acteurs principaux : Lambert Wilson, Kristin Scott Thomas, Jules Benchetrit, Karidja Touré
Date de sortie : 26 décembre 2018
Durée : 1h46min
3.0Note finale
Avis des lecteurs 12 Avis

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Excellent film, même si la femme utilise un peu la facilité avec le cliché du suspense, sera-t-il là ou non pour jouer au moment du concours, dans l’ensemble c’est un excellent film qu’on ne peut que recommander

AU BOUT DES DOIGTS, sauvés par la musique ! – Critique

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