Pour son premier long-métrage, Corporate, Nicolas Silhol démonte avec brio la mécanique du système de la souffrance au travail.

CORPORATE renvoie à une actualité hélas dramatique : pas une semaine sans apprendre le suicide au travail de salariés dans une entreprise ou de fonctionnaires dans un hôpital. À qui la faute ? Qui est responsable ? C’est le sujet qu’a choisi de traiter Nicolas Silhol, dont c’est le premier long métrage. Rencontré à Bordeaux, il affirme que « son intention n’est pas d’offrir au spectateur un simple constat froid et glacé de la situation, mais bien de montrer le parcours exemplaire d’une héroïne ». S’inspirant avec son co-scénariste Nicolas Fleureau de la vague de suicides qui s’est produite à France Télécom il y a quelques années, il a souhaité hiérarchiser les degrés de responsabilité au sein d’un système dit Corporate. C’est-à-dire que le salarié est à ce point dévoué à l’entreprise qu’il en épouse ses valeurs au détriment des siennes et agit parfois contre sa conscience.

Corporate

Traiter de la souffrance au travail provoquée par les restructurations et les licenciements, ainsi que des suicides qui s’en suivent parfois, n’est pas nouveau au cinéma. On peut citer Sauf le respect que je vous dois de Fabienne Godet, Ressources Humaines de Laurent Cantet, Violence des échanges en milieu tempéré de JeanMarc Moutout. Et bien sûr, le récent Carole Matthieu de Louis-Julien Petit dont Nicolas Silhol, apprenant qu’au autre projet sur le même sujet était en cours, s’est gardé de voir le film afin d’éviter une quelconque comparaison. Ce qui est nouveau avec CORPORATE, c’est de mettre en scène une jeune femme directement impliquée dans les rouages du système – Emilie, brillamment interprétée par Céline Sallette. Directrice des Ressources Humaines, elle a été le bras armé de la direction. Mais fragilisée par le suicide dans l’entreprise de l’un de ses collaborateurs, l’exécutive woman va peu à peu douter, interroger sa conscience, comprendre le rôle qu’elle a joué et assumer ses responsabilités.

[bctt tweet= »« Réaliste, Corporate permet de comprendre la mécanique de la souffrance au travail » » username= »LeBlogDuCinema »]

Le spectateur qui connaît le monde impitoyable de l’entreprise, son organisation, sa froideur et ses termes guerriers, ne sera pas dépaysé. Il risque même de ne plus avoir envie de remettre les pieds à son bureau après la vision de CORPORATE ! Les autres seront sans doute atterrés face à tant d’inhumanité sous couvert de recherche de performance. Car le réalisateur, qui s’est beaucoup documenté, analyse avec finesse les enjeux et les ressorts des relations humaines. Il décortique le vocabulaire de la souffrance psychique au travail et ses conséquences manifestes sur les corps des salariés. Nicolas Silhol met très bien en évidence la relation déséquilibrée et toxique qu’entretient Emilie avec Stéphane, le directeur. Ce dernier (excellent Lambert Wilson), suscite l’admiration d’Emilie car il lui a offert du pouvoir, un poste en or et les responsabilités de restructuration qui vont avec. Mais le mentor manipulateur, tantôt récompense et valorise, tantôt critique et brise par une phrase ce bon petit soldat qui se sent redevable et doit sans cesse prouver sa loyauté.

Sans le laisser souffler, CORPORATE embarque le spectateur dans cette aventure dont Nicolas Silhol a souhaité qu’elle se déroule «sur un rythme de quelques semaines, renforçant l’urgence dramatique ». La mise en scène très efficace fait appel à de nombreux plans symboliques et à moult flashbacksAu cœur de cette ambiance de tension et d’absence de courage, dans ce monde dans lequel le suicide d’un homme se règle à coups de protocole et communication, comment continuer à se regarder dans la glace pour Emilie ? Quelle est la bonne distance qu’il convient de mettre face à ses émotions lorsque l’on prend des décisions en désaccord avec son âme ? Comment vivre avec la honte ? Comment faire encore confiance à ses collègues ? Pas plus à la jeune secrétaire Sophie (touchante Alice de Lencquesaing), qu’à son collègue Vincent (Stéphane De Groodt), prêt à l’aider, mais un peu trop dragueur pour être honnête, ni à ses collaborateurs heurtés par son implication, ni aux syndicats… Corporate

Emilie s’isole peu à peu, même au sein de son couple, « évoluant tout le temps dans sa zone intime comme en terre étrangère » comme l’explique Céline Sallette. L’aide viendra de l’extérieur à ce monde fermé sur lui-même, gargarisé de sa novlangue du management, avec le personnage de Marie, Inspectrice du travail (parfaite Violaine Fumeau). Les deux femmes vont s’apprivoiser, puis livrer un combat. Le réalisateur a trouvé « intéressant de confronter un profil sophistiqué avec des attributs contraints de virilité et une femme libre et décomplexée ». Et en ce sens CORPORATE est un film pouvant être dit féministe, qui fera aussi du bien aux femmes qui travaillent et évoluent dans un monde d’hommes.

Le réalisateur, assez surpris de l’effet de libération de la parole provoqué par la vision de son film en avant-première, a décidé de le montrer à des associations de DRH et de médecins du travail. Car CORPORATE est un film désespérément réaliste et utile, qui heurte les consciences mais donne aussi un peu de baume au cœur à ceux qui ont mal à leur travail.

Sylvie-Noëlle

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[CRITIQUE] CORPORATE
Titre original : Corporate
Réalisation : Nicolas Silhol
Scénario : Nicolas Silhol, Nicolas Fleureau
Acteurs principaux : Céline Sallette, Lambert Wilson, Violaine Fumeau
Date de sortie : 5 avril 2017
Durée : 1h35min
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