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« Je reprends possession de moi par toi. Moi-même à présent et plus celui que j’étais devenu. Je mange, je dors par moi même. Mal, ce qui est mal, mais c’est moi en moi-même et pas en l’autre. »
Une phrase, des mots jetés sur les feuilles éparses et patientes qui s’éternisent sur le bureaux de Rey, un cinéaste en mal d’inspiration pour son dernier scénario qui résument parfaitement bien A JAMAIS, le cinquante-troisième film de Benoit Jacquot. Écrire semble à présent difficile pour Rey, ses idées sont confuses parce que tout a changé. Il a rencontré Laura, une jeune artiste de performance corporelle, il l’aime et il est un autre. Sa vie a changé, son corps fonctionne différemment, d’une nouvelle façon qui lui échappe, la preuve il se met à rêver. Se sentant se séparer de lui-même, déposséder de son être à cet instant ou il se meut au plus prés de son fonctionnement organique, Rey se suicide…

A JAMAIS est une excellente adaptation de The Body Artist, le roman de Don DeLillo écrit en 2001. Excellente premièrement, parce qu’il est extrêmement fidèle au livre et à son propos. Mais aussi, et c’est là où se trouve l’excellence, parce qu’il parvient à s’en détacher pour exister en tant que film à part entière et répondre à l’exigence du thriller psychologique en huis clos. Mathieu Amalric et Jeanne Balibar qui ont collaboré sur les films de Mathieu Amalric en tant que réalisateur, ne s’étaient plus donné la réplique depuis 1999 et Trois Ponts sur la rivière de Jean-Claude Biette, et leurs réunion crève l’écran hantant le film de leurs complicité de bout en bout. A JAMAIS est certainement, comme tous les films de Benoit Jacquot, un film exigeant, mais absolument passionnant.

Photo du film À JAMAIS

Rey est un nouvel homme, il a Laura dans la peau..

Dans A JAMAIS, il est question du corps et de toute une déclinaison de sa conception en tant que matière organique vivante, mouvante, ressentante et de son lien étroit à la sphère intellectuelle, affective et psychiatrique. C’est le thème transversale de l’œuvre du réalisateur, de L’école de la chair à Sade, ou dernièrement Journal d’une femme de chambre ou Trois cœursBenoit Jacquot n’a eut de cesse de lier la chair à sa mécanique et l’esprit à ses déviances. Une fois de plus le résultat est singulier, puissant et, il faut le dire, fascinant. Mais cette fois-ci il y appose un autre type de dramaturgie, le thriller, et brouille les pistes d’interprétations. Le corps, la mort et l’existence, le temps et la création, voilà quelques-uns des thèmes que le film soulève, dans une sorte de radicalité saisissante amenée par le huis clos. Radicalité d’autant plus prégnante que pour ce film, le réalisateur a laissé de coté les fioritures esthétiques et livre un film entièrement tourné en format vidéo. Une image plus vive, plus crue et plus directe dans ce décor dépouillé où le vide densifie la confusion de l’âme.

“Benoit Jacquot n’a eu de cesse de lier la chair à sa mécanique et l’esprit à ses déviances. Une fois de plus, le résultat est singulier, puissant et, il faut le dire, fascinant.”

Laura, interprétée par Julia Roy (qui est également l’auteure du scénario), se met à l’épreuve en disséquant son deuil et en se livrant à une introspection toute aussi mentale qu’organique (dont on ignorera longtemps si elle est subie ou maîtrisée). Elle se soumettra également à l’expérience de la déconnexion ; la déconnexion du monde temporel mais aussi de son propre corps, durant laquelle elle ne sait plus si elle est elle, ou celui qui habite en elle… Les mots et les phrases de Rey, écrites ou entendues, reviennent, mais tous ces mots, qui les prononces ? Est-ce elle ou lui ? L’autre ? Les situations se répètent. Le présent se mêle aux souvenirs et à la douleur. L’expérience fréquente et inexplicable du “déjà vu” la submerge, elle revit les instants passés dans une inextricable démence consciente et se noie dans un mimétisme schizophrénique. Lui reste t-il assez de vie en elle ? La mort de Rey pourra t-elle la maintenir en vie ?

Photo du film À JAMAIS

Rey est mort, mais Laura n’est pas seule, il vit en elle.

Dans A JAMAIS, il y a une dimension philosophique prépondérante. On y parle de la sublimation de la perte et de son être au monde, tel que ces concepts ont été développés par les courants existentialistes. D’ailleurs Benoît Jacquot y fait une allusion claire lorsqu’à la question « Tu te sens seule ? » il fait répondre à Laura « Tout le monde se sent seul, il devrait y avoir un autre mot pour ça… Là c’est autre chose ». Cette solitude constitutionnelle de l’être et l’évocation de sa nature en tant que matière organique et pensante (spécifique à l’homme), consciente de sa mort imminente mais consciente dans le même temps de sa survivance intrinsèque auprès de l’autre et des choses, semble être une possible grille de lecture du film de Benoit Jacquot – et par extension du livre de Don DeLillo. Benoit Jacquot construit son film autour d’un hors champs fort, rendant présent à l’image de celui qui n’est plus au monde. Et dès le premier plan, il tisse son atmosphère lourde et énigmatique qui nous maintient en haleine jusqu’au tout dernier plan.

Sarah Benzazon

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SarahBGuidu Antonietti Recent comment authors
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Guidu Antonietti
Invité

Un huis clos amoureux solitaire tandis que l’on devrait etre au moins deux à l ‘éprouver .

l’identification mimétique à l’être disparu dans un suspens haletant qui dit l’absence comme raison d‘être. La sensualité filmée avec respect, un beau film tellement intemporel qu’il se déroule en une unité de lieu imaginaire, pour écrire que l’amour est cruel et qu’il subsiste par-delà sa disparition. Une belle leçon de philosophie : je t’aime et pourquoi plus toi ? Mathieu Amalric héros masculin idéalisé invariant à lui-même, Julia Roy: une révélation. Un chef opérateur efficace, une bande son particulièrement narrative. La vérité tragique de l’amour improbable en 1h 30min.