Avec CRIMSON PEAK, son 9e long-métrage, Guillermo del Toro retrouve le genre fantastique qu’il maîtrise parfaitement, neuf ans après le sublime Le Labyrinthe de Pan (2006). Le voilà tout de même dans un style relativement nouveau dans sa filmographie, à savoir un univers gothique ancré dans l’époque victorienne, dont le romantisme fait partie intégrante. L’héroïne, la jeune Edith Cushing (), désire devenir romancière. Sa rencontre avec le charmant Sir Thomas Sharpe () et la sœur de celui-ci, la bien moins sympathique Lady Lucille Sharpe (), va bouleverser sa vie.

Le réalisateur mexicain aborde son film de manière intéressante, en le découpant en deux parties succinctes. Une première à New York, concentrée sur la relation passionnée entre Edith et Thomas. Une deuxième en Angleterre, concentrée sur le fantastique dans l’environnement du manoir gothique des Sharpe. Parce que c’est del Toro, on reste fasciné devant la richesse de son œuvre. Mais parce que c’est del Toro, on regrette qu’il fasse preuve d’une certaine facilité, voire d’une forme de fainéantise. En effet devant CRIMSON PEAK, on ressent un certain malaise tant le réalisateur semble se copier lui-même.

Photo du film CRIMSON PEAK

A la vue de toute sa filmographie, on est en droit d’attendre de Guillermo del Toro un renouveau continuel de l’imaginaire proposé. Ce n’est malheureusement pas entièrement le cas avec CRIMSON PEAK qui se compose de nombreux éléments de ses films précédents. En l’occurrence, L’Échine du diable (2001), Le Labyrinthe de Pan (2006) et Mamá (2013, d’Andres Muschietti mais dont la présence de del Toro en tant que producteur associé se fait fortement ressentir).

On retrouve donc dans le dernier film de del Toro cette salle de bain qui ressemble à s’y méprendre, par sa constitution et la manière dont le réalisateur la filme, à celle présente dans Le Labyrinthe de Pan. Il y a la présence dans le manoir des Sharpe de ces gros papillons, qu’on découvrait de manière poétique dans Mamá. Il y a cette esthétique des fantômes qui apparaîtront à Edith, grands, imposants et squelettiques, comme une reprise quasi exacte, à quelques différences près (de couleur rouge, avec des creux au niveau des yeux…) du fantôme de Mamá – il va même jusqu’à reprendre au film un geste du bras qu’effectue, cette fois, un fantôme, pointant du doigt un lieu –, mais avec un détail supplémentaire, une échappée infinie de sang au niveau d’une blessure à la tête qui caractérisait si bien le fantôme de L’Échine du diable.

Enfin, de ce dernier, on retrouve un sous-sol aux formes arrondies pour symboliser l’enfermement. Les différences sont minimes entre ce décor et celui de CRIMSON PEAK ; les couleurs rouges et noires et les cuves d’argiles – un argile qui dégouline merveilleusement de la demeure qui semble rouillée mais vivante – remplacent l’aspect bleuté et grisaillé qui composaient le bassin. Encore plus frappant, le réalisateur va jusqu’à inclure ses propres propos. Une phrase importante dans l’esprit du réalisateur que dira Edith au sujet de son roman : « Ce n’est pas une histoire de fantôme mais avec un fantôme ». Mots pour mots les dires du réalisateur lorsqu’il définissait son film L’Échine du diable.

Quand del Toro reprend del Toro

En haut, / En bas, Mama et L’Échine du diable

Comme dans L’Échine du diable, CRIMSON PEAK termine par une séquence dans un sous-sol, une sorte de chasse mortelle portée sur le suspense et la tension.

En haut, Crimson Peak / En bas, Le Labyrinthe de Pan

« Parce que c’est del Toro, on reste fasciné devant la richesse de son œuvre. Et parce que c’est del Toro, on regrette qu’il fasse preuve de facilité et de fainéantise. »

Seulement en soi, voir del Toro, presque de manière monomaniaque, reproduire à l’identique tant d’éléments de son passé, n’est pas le réel reproche que l’on pourrait lui faire. Nous parlions de fainéantise, il s’agit peut-être avant tout d’une approche trop simpliste de son œuvre, à la manière de ses films réalisés aux États-Unis (comme CRIMSON PEAK donc). Hellboy (2004) et sa suite Hellboy 2 : Les Légions d’or maudites (2008) ou encore Pacific Rim (2013), trois films que nous apprécions grandement pour toute la créativité qu’ils dégagent, mais qui n’en reste pas moins limités à une lecture unique.

A l’inverse, avec Le Labyrinthe de Pan, et peut-être bien davantage avec L’Échine du diable (deux films espagnols donc) on retrouvait un sous-texte des plus pertinent. En effet L’Échine du diable est un film AVEC un fantôme, mais derrière son intrigue principale, del Toro portait un vrai regard sur la guerre civile d’Espagne (durant laquelle se situe le film), sur un malaise de la société, sur la responsabilité du monde adulte et dont les premières victimes sont les enfants.

Et surtout il nous évoquait le rôle de mémoire, l’importance de ne pas oublier les événements à travers sa réalisation. « Qu’est-ce qu’un fantôme ? Un fait terrible condamné à se répéter encore et encore ? ». C’est par cette phrase non anodine que le réalisateur introduisait son œuvre et créait dès lors la métaphore qui composera tout son film. Avec CRIMSON PEAK, au-delà de toutes les qualités du film, il reste dans une forme de premier degré. Cela se ressent principalement dans le rôle finalement très minime des fantômes – une nouvelle fois les vrais monstres sont humains. Jamais vraiment actifs, ils ont à nouveau pour but de prévenir l’héroïne des dangers à venir ou de lui indiquer où chercher des réponses, mais restent surtout des moyens pour del Toro de nous offrir des effets stylistiques (réussis certes). Une manière de créer des séquences de peur plutôt que de chercher à développer un réel propos.

Photo du film CRIMSON PEAK

Bien sûr, en dépit de nos reproches, CRIMSON PEAK n’en reste pas moins une œuvre réussie. Une intrigue passionnante avec son lot de rebondissements. Des décors et des costumes excellents (gros travail du chef décorateur Thomas E. Sanders et de la chef costumière Kate Hawley), marqués par la précision et le soucis du détail qui caractérisent le réalisateur. C’est toute la direction artistique qui est à mettre en avant, capable de varier les styles mais de garder toujours une certaine ligne de conduite dans son image (utilisation judicieuse des couleurs par le directeur de la photographie Dan Laustsen). Des acteurs parfaits pour interpréter des personnages fascinants : la très sensible et délicate Mia Wasikowska, le captivant Tom Hiddleston et surtout la glaçante Jessica Chastain. Seul Charlie Hungnam (Alan, l’ami d’enfance d’Edith) reste relativement en retrait. Le réalisateur parvient à nous plonger dans une ambiance inquiétante, parfois cauchemardesque, marquée par l’enfermement, la solitude et surtout la vulnérabilité d’Edith.

On pense en bien des points cinématographiques à Rebecca (1940) d’Alfred Hitchcock dont le roman éponyme de Daphné du Maurier a inspiré le réalisateur, au même titre que Les Hauts de Hurlevent (1939) par William Wyler d’après l’œuvre d’Emily Brontë, Jane Eyre (1944), réalisé par Robert Stevenson d’après le roman de Charlotte Brontë ou Le Château du dragon d’Anya Seton dont Joseph L. Mankiewicz proposa en 1946 une superbe version cinématographique. Par son approche générale del Toro donne à CRIMSON PEAK quelque chose de ces adaptations des œuvres citées précédemment. Il parvient à faire se dégager de son film une certaine aura, une forme intemporelle, voire issue du passé, ce que nous apprécions fortement. On regrette simplement de ne pas voir le réalisateur se dépasser et proposer davantage de profondeur tant on le sait capable de grandes choses.

L'avis de Georgeslechameau

« les éléments les plus glauques de la direction artistique m’ont beaucoup plu: ces murs qui suintent de sang, cette « salle des cuves », le Crimson Peak lors de l’épilogue (brouillard, ambiance minière, sol de sang).
Cette façon de faire du décor non seulement un motif esthétique fort, mais également un élément à part entière du scénario ainsi qu’un très subtil révélateur de la psychologie défaillante des personnages… Cela m’a beaucoup rappelé les jeux vidéos Silent Hill 12, 3 & 4. La filiation n’est pas inconcevable, ayant lui même travaillé sur un épisode de la franchise (malheureusement annulé).
Au delà, CRIMSON PEAK est le film le plus abouti de Del Toro à tous niveaux techniques (reconstitution/direction artistique, mise en scène, direction d’acteurs, scénario) mais comme dit Pierre, il manque peut-être d’un contexte fort. »

Crimson-Peak-Skull

 

INFORMATIONS

Affiche du film CRIMSON PEAK


+ Décryptage des fascinants character-posters
+ Trailer #1, où comment croire à nouveau à une horreur racée et profonde
+ Trailer #2, où l’on constate l’influence de Konami et Capcom, entre autres
+ Silent Hill annulé : noooooon !

Titre original : Crimson Peak
Réalisation : 
Scénario : Guilermo del Toro, 
Acteurs principaux : Mia Wasikowska , Tom Hiddleston, Jessica Chastain, 
Pays d’origine : Etats-Unis
Sortie : 11 novembre 2015
Distributeur : 
Synopsis : À la suite d’une tragédie familiale, une romancière en herbe est déchirée entre l’amour qu’elle porte à son ami d’enfance et son attirance pour un mystérieux inconnu. Alors qu’elle tente d’échapper aux fantômes de son passé, elle s’aventure dans une sombre demeure étrangement humaine, qui respire, saigne et se souvient.

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