Deux hommes partent faire une promenade. Pour éviter le phénomène de foule, ils décident de prendre un sentier parallèle. Au moment de faire demi-tour, ils réalisent leur erreur. Les voilà perdus dans l’immensité du désert.

Construit autour de deux personnages à la dérive dans un environnement hostile par sa simple étendue, GERRY est un film qui divise les cinéphiles et soulève des débats. Sa programmation au Champs Élysées Film Festival est l’occasion de faire le point sur cet ovni cinématographique.

Le récit simpliste et l’aspect « survival » minimaliste du film ne sont pas à contester. La caméra de suit avec attention les détours et les périples de ces deux personnages. Le récit est élaboré selon une structure narrative classique sans surprise. Mais ce n’est pas tout. Un élément atypique vient chambouler toute la narration : l’absurdité quasi burlesque de certains passages. Les deux se retrouvent dans des situations où ils sont incapables d’agir ou même de prendre les décisions les plus élémentaires. Ce « plus » donne naissance à des séquences incroyables par leurs incongruités et leur côté surréaliste. Un des moments le plus révélateur de cette situation : Gerry () a escaladé un rocher (on ne sait ni comment ni pourquoi). Il doit en descendre. Problème il a le vertige. Solution : sauter. Gerry () examine la situation en l’interrogeant sur le comment du pourquoi du saut. Et les voilà bloqués dans l’inaction et l’observation.

Cette absurdité se prolonge dans les dialogues entre les personnages. Souvent répétitifs, incohérents et sans queue ni tête, ils ne répondent à aucune question du spectateur, n’expliquent aucune situation (et même les embrouillent souvent). Cette absence de sens leur donne toute leur saveur et leur intérêt. De manière étrange, le mystère entourant les personnages s’accroît au cours du film. Au lieu de nous dévoiler leur personnalité et leur histoire, les quelques répliques qu’ils échangent les rendent plus énigmatiques et plus fantomatiques. Les rares discussions autour des jeux (un télévisé puis un vidéo)  se transforment en débat sur le meilleur moyen de survivre. Les Gerry sont par ce biais privés de toute spécificité et toute individualité pour n’être qu’une « coque » charnel, un corps de plus en plus éprouvé et épuisé par le désert.

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C’est par son parti pris esthétique et sa mise en scène que l’oeuvre de Gus Van Sant se démarque de tout ce que l’on a pu voir. Tel un des plus grands peintres impressionnistes, le réalisateur perd ses personnages dans un décor gigantesque et sauvage. La végétation, les rocs, la poussière deviennent des acteurs et des antagonistes prépondérants sublimés à l’image par des plans d’ensemble leurs donnant plus d’importance. Plus encore que par leur beauté, les plans du réalisateur surprennent par leur richesse et leur composition. Maitre incontesté du plan-séquence, Gus Van Sant parvient dans ce film à combiner à la fois les longs travellings accompagnant les personnages et les plans fixes prenant vie par les mouvements des personnages dans cette nature hostile. Dans les deux cas, le réalisateur démontre l’incapacité et l’impuissance des Gerry à agir sur leur environnement. Impression renforcée par la longueur des plans et la dilution du temps qui en découle. Laborieux et infini, le supplice des deux jeunes hommes est étiré par la longueur dans le temps et la lenteur même des gestes des protagonistes.

« Une prouesse visuelle et technique, qui plonge les deux protagonistes dans un purgatoire infini. »

Par l’ensemble de ces ingrédients, le film plonge ses deux héros dans un abime désertique qui prend des formes de purgatoire. Hors du temps, les personnages réduits à l’état de fantômes subissent les épreuves et les aléas d’un espace toujours identique et toujours différent. Une véritable prouesse visuelle, artistique et technique qui nous place nous spectateurs en situation d’arbitre. Une pépite a expérimenter sans modération.

@Marie

INFORMATIONS

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– CEFF 2015 : IMAGINAIRES AMÉRICAINS: DÉSERT
– CEFF 2015 : ATMOSPHÈRES URBAINES : DETROIT
CEFF 2015 : RÉTROSPECTIVE WILLIAM FRIEDKIN
CEFF 2015 : SÉLECTION ÉMILIE DEQUENNE
CEFF 2015 : SÉLECTION JEREMY IRONS
– CEFF 2015 : la programmation

• Titre original : Gerry
• Réalisation : Gus Van Sant
• Scénario : Gus Van Sant, Casey Affleck, Matt Damon
• Acteurs principaux : Casey Affleck, Matt Damon
• Pays d’origine : États-Unis
• Sortie : 3 mars 2004
• Durée : 1h43min
• Distributeur : MK2 Diffusion
• Synopsis : Deux hommes, nommés tous deux Gerry, traversent en voiture le désert californien vers une destination qui n’est connue que d’eux seuls. Persuadés d’atteindre bientôt leur but, les deux amis décident de terminer leur périple à pied.
Mais Gerry et Gerry ne trouvent pas ce qu’ils sont venus chercher ; ils ne sont même plus capables de retrouver l’emplacement de leur voiture. C’est donc sans eau et sans nourriture qu’ils vont s’enfoncer plus profondément encore dans la brûlante Vallée de la Mort. Leur amitié sera mise à rude épreuve.

BANDE-ANNONCE