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oir du cinéma indépendant, c’est toujours une expérience. D’abord choisir un (des rares) cinéma qui diffuse votre film, faire une recherche internet pour trouver l’adresse, localiser et s’y rendre. Attendez patiemment sur le trottoir que le guichet ouvre à l’heure de la séance, regardez le petit nombre de spectateurs sortir de la salle, reconnaissez parmi eux des acteurs habitués à tourner dans ce genre de films et sûrement venus voir leurs « copains » dedans, et enfin rentrez vous installer confortablement pour la séance. Vous aurez sûrement du choix pour votre fauteuil ainsi que la place pour y déposer votre manteau. Enfin vous y êtes, votre rythme cardiaque s’accélère légèrement à la tombée de la lumière et devant l’anticipation du moment unique que vous allez vivre…

INDESIRABLES fait partie de ces moments uniques, partagés en cinéphiles avec quelques crânes dégarnis et de jeunes esprits aventureux et connaisseurs. Le film, 3eme long métrage de , raconte l’histoire d’Aldo, jeune infirmier aux prises avec le monde impitoyable et en crise du système hospitalier français qui va lancer une procédure de licenciement contre lui. En panne de revenus, Aldo et sa compagne Lucie accueillent un couple de frère et sœur, amis de Lucie et non-voyants, dans leur appartement. Cette rencontre va bouleverser le timide Aldo et ce couple truculent va le pousser à devenir « accompagnant sexuel » pour personnes handicapées contre une rémunération en cash sous le manteau.

© Zelig Films Distribution

© Zelig Films Distribution

INDÉSIRABLES commence par un constat, celui de la difficulté d’une jeunesse, en mal de travail, qui doit chercher à joindre les deux bouts par n’importe quels moyens. Le noir et blanc numérique peu contrasté rajoute d’ailleurs à cette réalité grisâtre. Le monde se matérialise en petits espaces confinés parfois modestement ouverts sur l’extérieur comme offrent si bien les appartements de poches parisiens. Et puis, par une proposition saugrenue et brutale d’un attouchement consentie en cabine d’essayage, le film bascule vers la farce, dure et sarcastique.

Le personnage interprété par va découvrir un autre monde, celui « des gens que l’on croise et que l’on ne regarde pas », et il va s’y plaire. Son interprétation toute en finesse et tendresse, qui n’est pas sans rappeler celle de La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli, devient la véritable force du film. Elkaïm propose une partition pleine de fraîcheur et de sympathie face à un univers que son personnage va découvrir tout au long de l’histoire. Et quel univers ! Celui des laissés-pour-compte souvent infantilisés par des institutions froides et aseptisées, brimés à des semblants de vies, frustrés par la pudeur d’une société qui ne se pose pas les questions sur leur sexualité, leur envie d’amour, leurs désirs. Ceux-ci, infirmes ou malades, vont défiler dans la chambre d’Aldo devenu le prostitué au grand coeur et maqué par le frère aveugle Sergueï qui va organiser un vrai trafic pour son absurde plaisir personnel.

Philippe Barassat prend alors le pinceau, le choc sera frontal. Pas de détours chez lui, les corps seront montrés, la sexualité crue. La touche est parfois grossière, tant pis, la matière est là, sur la toile, au milieu du blanc. Il aborde ainsi les sujets tabous sans artifices mais ici sans drame ni lourdeur. Il questionne ainsi sur la normalité. Est-elle la même pour tous ? Ca veut dire quoi être normal ?
Il a choisi de tourner avec des acteurs handicapés, pas pour les montrer, non, il les fait jouer, avec force, pour pouvoir en rire. L’exercice nous rappelle les films de Bruno Dumont ou ceux des foutraques Kervern et Delépine. La réalité des corps est quelque part biaisée par la fiction pour éviter les clichés et l’apitoiement.
L’histoire du film navigue ainsi en eaux troubles, parfois drôle, parfois sarcastique, parfois déroutante et embarrassante mais dans un ensemble assez juste et cohérent.

 » La touche est parfois grossière, tant pis, la matière est là, sur la toile, au milieu du blanc. »

Finalement, le film se dépêtre de ses défauts de conceptions et de production pour nous livrer un morceau de bravoure, parsemé d’audace, parfois mal joué ou mal dialogué, flanqué de quelques lourdeurs, mais terriblement vivant ! Le réalisateur pose les bonnes questions au spectateur tout en y insérant des touches d’un univers un peu fou et bancal. L’expérience se vit alors, originale, spéciale, inhabituelle comme elle le serait devant des peintures expressionnistes abstraites. Philippe Barassat nous convie alors à ce que va être son combat face à l’arène de la toile : les préjugés, les tabous, la normalité.


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INFORMATIONS

AfficheIndésirables

Titre original :
Réalisation : Philippe Barassat
Scénario : Frédéric Le Coq Philippe Barassat
Acteurs principaux : Jérémie Elkaïm
Pays d’origine : France
Sortie : 18 mars 2015
Durée : 1h36min
Distributeur : Zelig Films Distribution
Synopsis : Aldo, jeune infirmier sans souci est très amoureux de Lucie, étudiante dont il partage la vie. Il perd son emploi. Pour continuer à payer les études de sa fiancée, il devient accompagnant sexuel pour personnes handicapées, poussé par deux amis de Lucie, non-voyants, qui lui trouvent de bonnes raisons morales de le faire. Les rencontres se suivent et ne se ressemblent pas, de la douce et sentimentale Stéphana au cynique Emmerich, en passant par l’étrange couple formé par Andréas et sa soeur mutique… Sa nouvelle activité, qu’il cache à Lucie, l’entraîne dans des expériences insolites et dérangeantes, dont il sortira profondément transformé.

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