Affiche du film SYMPATHY FOR MISTER VENGEANCE

Ryu est un ouvrier sourd et muet, dont la soeur est en attente d’une opération chirurgicale. Son patron, Dongjin, est divorcé et père d’une petite fille. Young-Mi, la fiancée de Ryu, est une activiste gauchiste.

Lorsque Ryu perd son emploi et voit diminuer les chances d’opération de sa soeur, elle lui propose de kidnapper la fille de Dongjin. La rançon obtenue servirait à pouvoir soigner la soeur de Ryu. Mais le plan parfait tourne à la catastrophe…

Note de l’Auteur

[rating:7/10]

Date de sortie : 3 septembre 2003
Réalisé par Park Chan-wook
Film sud-coréen, américain
Avec Song Kang-Ho, Shin Ha-Kyun, Doona Bae
Durée : 2h00min
Titre original : Boksuneun naui geot
Bande-Annonce :

Imposé par son avant-dernier film, Joint Security Area, qui fut un triomphe dans son pays, le réalisateur Park Chan-Wook est l’une des valeurs montantes du cinéma coréen. Il revient avec une œuvre en forme de coup de poing, maniant habilement l’art du trompe-l’œil. Un titre en faux-ami tout d’abord, la Sympathy en question signifiant compassion, revenant à l’essence du terme qui évoque l’accompagnement dans la souffrance. Deuxième trompe-l’œil : la compassion est absente de Sympathy For Mr Vengeance. L’expérience est jusqu’au-boutiste dans la noirceur désespérée car Park Chan-Wook se refuse à concéder toute plage de soulagement pour le spectateur. Troisième faux semblant : alors que le film part sur des bases de confrontation sociale entre le couple Ryu / Young-Mi et Dongjin, le but essentiel est ailleurs. Cette opposition a le bon goût de ne jamais donner dans le manichéisme : Dongjin est un personnage parfaitement humain tandis que Ryu et Young-Mi ne sont pas limités à leur rôle d’agneaux exploités et innocents. Difficile donc d’appréhender ce film, objet versatile au premier abord.

Photo (1) du film SYMPATHY FOR MISTER VENGEANCE

Au fur et à mesure que Park Chan-Wook fait basculer Sympathy For Mr Vengeance dans l’horreur la plus totale, il est intéressant de voir la manière dont il se démarque radicalement d’un Joel Schumacher quant au traitement de la vengeance éponyme. Plutôt qu’un discutable parfum de justicier héros, le réalisateur confère à son histoire des éléments de la tragédie classique (dont le personnage de Dongjin est le centre), transcendant ainsi le destin et les actes de ses personnages. Dongjin est un être esseulé (divorcé, séparé de sa fille), d’un statut social élevé, qui prend ses décisions seul (en l’occurrence celle de se venger des ravisseurs de son enfant) : autant de primaires caractéristiques fidèles au héros de tragédie. De même, il se trouve au cœur de l’ironie tragique, celle qui veut que chaque acte que le héros commet le mène vers sa propre fin. Malgré sa conviction d’avoir raison (un honnête homme se venge contre d’odieux criminels), il est victime d’un aveuglement, d’une erreur de jugement (les criminels ne sont pas si odieux), et se fait lui-même l’agent de sa destruction. Voici une situation purement tragique, caractérisée par le dilemme et l’ironie : qu’importe le choix, celui-ci mène vers une impasse dramatique.

Photo (2) du film SYMPATHY FOR MISTER VENGEANCE

Alors que la seconde moitié du film s’attache donc davantage au personnage de Dongjin, la première suit plutôt Ryu et Young-Mi. C’est la peinture de ce couple qui renforce le caractère poignant de l’histoire : les deux personnages sont extrêmement attachants et apportent parfois une passagère fraîcheur au récit, bien loin d’être des cibles potentielles, des meurtriers à punir. Lui est un sourd-muet plutôt réservé qui ferait tout pour sauver sa sœur malade et vouée à une mort certaine. Elle, jeune fille d’un fort caractère, distribue des tracts de son organisation politique dans la rue. Le scénario est ainsi habité de personnages très riches et complexes, dont l’humanité éloigne Sympathy For Mr Vengeance de toute démonstration sadique, froide et vaine. Malgré les éléments tragiques qui déforment la réalité en accentuant la douleur ou le désespoir ressentis, l’une des réussites est d’avoir pu apporter des touches purement réalistes, confrontant une certaine trivialité (la quadruple masturbation, le réfrigérateur retiré) à un contexte tendu, parvenant à équilibrer le réalisme du tableau. En témoigne un plan final gonflé, où de l’horreur naît une situation aussi comique qu’absurde mais au final parfaitement juste.

Photo (3) du film SYMPATHY FOR MISTER VENGEANCE

L’excellence de la mise en scène, les qualités d’écriture et la perfection de l’interprétation font du film de Park Chan-Wook une véritable perle noire.

Le talent de Park Chan-Wook réside avant tout dans son regard. Ses personnages ne sont pas jetés en pâture à une existence pourrie jusqu’à la moelle, on en observe plutôt l’absurde vérité. Les corps sont ballottés d’un bout à l’autre du cadre (dont la composition est d’une richesse de tous les instants) dans une réalité dont les enjeux sont désespérément inatteignables, où les victimes sont perdues dans un magma sonore assourdissant (et là encore le travail est remarquable). Avec Sympathy For Mr Vengeance, c’est de la tragédie de l’aveuglement humain qu’il est question, de la nature humaine plus que d’une remise en cause d’un ordre social (qui lui demeure au second plan). La force du récit et le caractère absurde qui s’en dégage en font une singulière descente infernale, parfaitement maîtrisée, aussi honnête qu’impitoyable. L’excellence de la mise en scène (qui a la subtilité de ne jamais jouer sur l’emphase lors de la vengeance de Dongjin), les qualités d’écriture et la perfection de l’interprétation font du film de Park Chan-Wook une véritable perle noire, très noire.

Photo (4) du film SYMPATHY FOR MISTER VENGEANCE