Ils sont rares les comédiens que l’on peut filmer caméra à l’épaule, en format vidéo et en lumière directe, tout en étant à peu prêt certain de toucher un état de garce, et ce, quelque soit la qualité de l’image, du plan ou du scénario… Il y a Fabrice Lucchini , Benoît Poolevorde ; Vincent Cassel dans un autre genre… et évidemment

Ça, les réalisateurs l’ont bien compris puisque depuis le génial Mammuth de Gustave Kervern et Benoît Delépine, on n’a plus cessé de faire de ce monstre sacré du Cinéma français, une figure naturaliste en puissance. Ce n’est pas un mal, bien au contraire : Gérard Depardieu a ce talent de savoir exister face caméra sans nul besoin d’autre chose que d’être là. l’acteur s’offre ainsi le plaisir d’aller de vers un cinéma plus petit, plus singulier, et c’est une réussite sans conteste. C’était par exemple déjà le cas dans Grenouille d’hiver de Slony Sow en 2011, ce fut à nouveau le cas dans l’expérimental The End, où Depardieu était même le rôle unique du film.  Alors évidemment le retrouver au casting de TOUR DE FRANCE , le troisième long métrage de , n’est pas une surprise, et naturellement, on a envie d’y aller… Sur ce point, aucune déception : Gérard Depardieu fait le job, il porte le film de ses larges épaules et nous n’aurons rien à redire sur cet acteur définitivement immense… Ce qui n’est pas tout à fait le cas du film en lui-même.

Déjà dans la forme, TOUR DE FRANCE reste souvent hasardeux avec son esthétique vidéo et ses insertions de séquences au smartphone, qui ont pourtant tant de fois fait leurs preuves dans d’autres films (notamment dans Divines) mais qui ici, font un flop. Puis il y a ce côté « tiens, on va filmer ça, c’est beau », qui génère des plans gratuits sans aucun sens, semblant être là juste pour le plaisir instantané de filmer quelque chose sans que ça n’apporte quoi que ce soit à la narration visuelle ou même symbolique.

Au-delà, nous avons affaire avec TOUR DE FRANCE, à une copie à peine camouflée du (génial) Saint Amour, il est question de faire de Gérard Depardieu un veuf éploré et de le mettre dans une fourgonnette pour lui faire sillonner les belles régions de France, non pas sur la route des vins cette fois, mais la route des ports – dans le but de les peindre… Bon… Passons ; on accordera au film le bénéfice du doute, bien que ce soit tout de même un peu gros.

Photo de TOUR DE FRANCE

Deux âges, deux cultures, deux France..

Penchons-nous donc plus avant sur le fond et l’histoire de TOUR DE FRANCE;

Gérard Depardieu, sous le nom de Serge, se rend donc comme tous les étés sur les routes de France pour refaire le chemin du peintre Joseph Vernet (qui peignait les ports il y a 250 ans), afin de tenir une promesse faite à sa femme. Comme un pèlerinage à la Mecque, il traverse les lieux les plus pittoresques de la France profonde, et peint dans la nostalgie de son amour. Mais cette année il se voit accompagné par Far-Hook, un rappeur (interprété par le vrai rappeur Sadek) sur la tête duquel plane un « contrat » – comprendre qu’il est menacé de mort.

On le voit arriver gros comme une maison le road movie de la tolérance, de la découverte de l’autre et l’abolition des différences… Mais pourquoi pas… En revanche là ou le bât blesse, c’est qu’il y a un malaise dans le fond du film, assurément non voulu, mais qui saute aux yeux à quiconque s’interroge sur le message potentiel d’une réalisation.

«Dans Tour de France, il est question de l’opposition manichéenne au possible de la France d’avant et de la France d’aujourd’hui, de l’art d’hier et de celui des années 2000 et d’un vieux peintre français raciste et du jeune rappeur…»

Dans TOUR DE FRANCE il est question de l’opposition manichéenne au possible de la France d’avant et de la France d’aujourd’hui, de l’art d’hier et de celui des années 2000 et d’un vieux peintre français raciste et du jeune rappeur rebeu cool de banlieue (rappeur « islamique » fait-on dire à Serge).
Si l’on passe outre le scénario rempli de facilités et les scènes clichés qui désespèrent tant elles sont tirées par les cheveux (renversements de situation à l’emporte pièce et bons sentiments d’une naïveté affligeante)… TOUR DE FRANCE aurait pu n’être que l’histoire banale mais touchante d’un vieux qui se met à aimer la jeunesse, d’un récalcitrant qui se met à trouver des qualités au rap, voire même d’un raciste qui se met en trois scènes à ne plus l’être… Le sujet de la différence n’aurait peut-être pas été traité de façon bilatérale (Farouk est d’emblée dressé sans aucun défaut), mais TOUR DE FRANCE aurait alors été mignon, à ranger dans la catégorie film de niche pas désagréable…

Photo de Tour de France

Malheureusement, le film très, trop maladroit, s’engouffre malgré lui dans les sentiers nébuleux d’un sujet bien plus politique qui clive la société aujourd’hui. Dans d’autres cas, un tel positionnement peut propulser un film dans une dimension polémique passionnante, mais ne n’est pas le cas ici. Le film ne propose aucune ouverture à la réflexion, ni n’expose plusieurs pistes d’interprétation, il prend ainsi le spectateur en otage de son postulat et de son sujet. TOUR DE FRANCE pose clairement un constat sur la potentielle islamisation naturelle de la France (entendons le développement de la culture musulmane qui deviendrait la première de France), mouvement qui (dans le film) apparaît comme aller de soi et être entendu. Celui qui s’y opposerait encore (comme on s’oppose au progrès en règle générale) serait le vieil idiot, l’inculte et l’insensible. Ainsi on apprend que Serge est devenu une minorité dans son village et que même le SDF le plus gaulois du patelin s’adresse à lui en lançant des inchallah ; ce qui au début choquait Serge, mais lui semble normal à la fin du film : c’est la nouvelle France… On sent l’ode à la tolérance mais le message n’est pas assez clair pour être lumineux et humaniste tel qu’il semble avoir été voulu. Le positionnement du film tire vers le racisme inversé et laisse un goût amer, car on ne parvient plus tout à fait à lier le fond avec l’emballage. Que nous dit-on vraiment de la France d’aujourd’hui, et quelle attitude nous demande-t-on d’adopter?

TOUR DE FRANCE nous apparait donc loin de ses ambitions… Pourtant il avait un beau sujet, une esthétique tranchée, un portrait de la culture rap encore trop peu exploitée dans le cinéma français (sauf depuis la très belle surprise d’Orelsan et son réjouissant Comment c’est loin), et un immense comédien… Mais le malaise de fond, très vite, prend toute la place.

Sarah

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