SWAGGER !

Le titre du film provient du terme SWAG désignant quelque chose de cool, qui sort du lot. Bien qu’importé de l’argot afro-américain, le documentaire d’Olivier Babinet propose en complément une origine plus ancienne et parfaitement adaptée: Shakespeake.

« What hempen homespuns have we swaggering here, So near the cradle of the fairy queen?»
«Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons, Si près du lit de la reine des fées?»

Une citation qui donne immédiatement le ton de SWAGGER, lorsque l’on sait que ce documentaire s’attachera à donner exclusivement la parole à Aïssatou, Mariyama, Abou, Nazario, Astan, Salimata, Naïla, Aaron, Régis, Paul et Elvis, 11 élèves « fanfarons » d’un collège d’Aulnay sous bois, banlieue « rustique » si proche du « lit de la reine des fées » – le fameux 7.5.
Dans le cadre du documentaire,  a interviewé chacun d’entre eux à propos de thématiques variées comme les rêves, la religion, l’amour, l’identité nationale, l’enfance, les blancs, la vie en cité, ou encore la popularité. Le film explore donc les personnalités de ces 11 jeunes à travers leurs réponses, et grâce à cela parvient à un portrait singulier de la banlieue. Un portrait sans doute un peu trop mis en scène ou parfois carrément théâtralisé, mais cohérent, porteur d’un message et même émouvant.

La mise en scène d’ Olivier Babinet cherche en effet à transformer la matière documentaire en matière cinématographique. Le réalisateur imagine ainsi des scènes de transition entre les parties thématiques de son film, mettant en image les propos des ados ainsi que les ados eux mêmes, dans une version plus ou moins fantasmée de leur quotidien. Puis, ces premières digressions évoluent carrément vers la fantasmagorie ou le lyrisme. On pense ici à cette scène futuriste à la Minority Report ou à ce dancewalk « improvisé », entre le Happy de Pharell et Chantons sous la pluie
SWAGGER paraît à ces moments, noyer la réalité dans une illustration trop appuyée, dans un but d’insuffler un certain dynamisme au didactisme inhérent aux docus.

La mise en scène est également ostensible de par ce dirigisme dont fait preuve Olivier Babinet envers ses interviewés, cherchant parfois un peu trop ouvertement à provoquer certaines réactions. On perçoit ainsi aisément les questions sous-jacentes à ce que l’on voit à l’écran, du type « tu penses quoi de la politique ? » amenant les jeunes à considérer leur condition sociale, ou « c’est quoi tes cauchemars ? » renvoyant inévitablement vers le terrorisme, et les questions de religion qui suivront. D’autant plus lorsque les montages visuels et sonores accentuent l’émotion d’une réponse. Tout cela semble très balisé, exagéré, et cadencé, trop pour être subtil. POURTANT …

« Swagger transforme la matière documentaire en matière cinématographique pour mieux rendre compte de la singularité d’individus trop souvent résumés à des clichés »

SWAGGER reformule par sa mise en scène du réel, les fantasmes et aspirations de ces jeunes trop souvent catalogués « de banlieue ». La réalisation d’Olivier Babinet utilise pour cela, un langage audio-visuel nourri à la pop-culture, identifiable et reconnaissable par tous. Ce procédé, bien que limité par la technique et/ou les moyens, renforce l’universalité du propos d’Olivier Babinet, que nous interpréterons ainsi: chaque individu, indépendamment de son milieu socio-culturel, est capable de se démarquer – de . Ce dont rendent compte les interviews, c’est que ces jeunes sont bien plus que le cliché que l’on voudrait leur assigner. Ils ne sont pas que les fruits de leur milieu socio-culturel et sont avant tout eux-mêmes, des individus définis par une somme conséquente de choses du domaine du vécu, du relationnel. Ils ont une personnalité nourrie par des traumas, mais aussi par les rêves. Comme chacun, comme nous.

C’est ici que le « casting » du film, tellement diversifié et cinégénique qu’il en devient universel, rajoute un fantastique degré d’identification. De cette identification naît une très forte empathie, et cette empathie donne rétrospectivement une cohérence et une portée à l’artificialité de la mise en scène. Au final l’émotion nous gagne, lorsque le stéréotype se voit transcendé par la réalité, lorsque cette réalité nous paraît plus proche que prévue, lorsque cette proximité utilise le langage du divertissement pour renforcer son accessibilité, sa compréhension. On se surprend alors à la vision du film, à retrouver un peu de nous dans la personnalité de ces ados, leur appréhension du monde, leurs psychoses, fantasmes, et façons de les extérioriser, leur singularité, leur swag.

Cela rappelle en quelque sorte le travail de Riad Sattouf, qui justement savait donner une portée simple, universelle et … cool, à des contextes pourtant très marqués dans l’imaginaire comme difficiles, tels l’adolescence, ou la vie en Syrie.

swagger

Le regard d’Olivier Babinet, en dépit de la mise en scène du film, s’éloigne du supposé prisme cinématographique (ou télévisuel) déformant la réalité, pour toucher lointainement à l’anthropologique; il donne selon nous une représentation très juste d’un inconscient collectif socio-culturel ancré en chaque individu, et observe par quels moyens ceux-ci s’en accommodent.
Si l’artificialité de la mise en scène semble parfois trop prégnante, elle apparaît néanmoins comme parfaitement consciente d’elle même, en cela qu’elle donne ouvertement du relief et de l’accessibilité à une réalité documentaire dont on ne peut douter… À l’instar d’un regard naïf comme celui de l’enfance, sur la complexité du monde. C’est singulier, drôle, émouvant, et cela à le mérite de nous sortir de notre zone de confort en nous incitant à nous identifier à cet « autre » que l’on pensait ne pas pouvoir comprendre.

De tout cela, SWAGGER en ressort comme un documentaire certes critiquable, mais cohérent, d’une justesse désarmante, et résolument nécessaire.

Georgeslechameau

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