À l’occasion de sa sortie en DVD le
3 décembre 2014, retour sur une série de films relativement inconnue en France :

la saga MUSASHI MIYAMOTO, réalisée par entre 1961 et 1971.
Six films traitant de la légende du célèbre samouraï japonais, adapté de la série de romans écrits par Eiji Yoshikawa.

MUSASHI MIYAMOTO (1584 – 1645) est un samouraï légendaire, un mythe typiquement japonais. Un homme à la force exceptionnelle dont le fait d’arme est d’avoir remporté plus de 60 combats. Le plus impressionnant de ces combat l’a opposé,  seul, à plus d’une centaine de soldats. Un mythe évidemment propagé et exagéré au fil des siècles. Le romancier Eiji Yoshikawa a effectué de nombreuses recherches pour reconstituer un background fictif autour de l’homme. Ce matériau remarquablement étoffé construit lentement la légende au travers d’évènements historiques, de rencontres, de décisions, de combats mémorables.

Tomu Uchida part donc de cette série de livre pour nous livrer une adaptation d’ampleur épique sans précédent, mais dont les différents volumes ont tous un intérêt particulier.

LA LÉGENDE DE MUSASHI MIYAMOTO, le premier volet, nous explique avec une logique et une patience incroyable comment un homme simple, Takezo deviendra le légendaire  Musashi Miyamoto.
Car une des spécificité de la culture japonaise, qui symbolise en quelque sorte la réussite, c’est l’évolution d’un homme. Takezo est donc extrêmement éloigné de l’image vendue par le mythe : c’est un jeune chien fou, indécis, incontrôlable, stupide, spontané, inculte.

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Son périple le verra faire de très mauvais choix, menant généralement à la violence (Takezo est une force de la nature capable de tuer ses adversaires d’un coup).
Les rencontres qu’il fera changeront petit à petit sa perception du monde jusqu’a ce qu’il choisisse de changer d’optique, et embrasser sa destinée.
L’écriture des différents personnages est à ce niveau impressionnante !
Très nombreux, ils sont chacun poussés par des motivations très différentes – vengeance, amour, cupidité, honneur… Mais toujours avec une dose d’ambiguïté passionnante. La palme revient à Takuan, moine boudhiste aux nombreuses facettes : guide spirituel, chasseur de prime, séducteur, humiliateur public… Un homme énigmatique dont l’arme la plus tranchante est sa parole. Avec perspicacité, humour et acuité, il influencera considérablement le destin de chaque personnage. Un protagoniste, typiquement japonais mais qui rappelle ceux, ambigus de Sergio Leone. Un mélange de Blondin et de Douglas Mortimer, en gros.

La mise en scène est en apparence plutôt classique, composé de ces travellings précis et de ces plans fixes composés avec soin. Toutefois, elle utilise un certain dynamisme pour mettre en avant le caractère incontrôlable de Takezo. L’intelligence de la mise en scène, n’est cependant pas compréhensible à la vision unique de ce premier film, mais en comparaison avec les autres volumes. J’y reviendrai.

L’interprétation, elle, est soumise à plus de réserves.
Toutefois, il faut la remettre dans son contexte japonais :
L’image, ici, est ce qui sert à raconter l’histoire. Les acteurs doivent donc faire passer un maximum de choses dans leurs expressions, leurs mouvements. Une façon d’aborder le cinéma encore proche du théâtre, voire du cinéma muet. Il faut à ce niveau, habituer notre esprit occidentalo-contemporain à cette culture, le cinéma d’époque japonais des 60’s.

Ce qui rend d’autant plus passionnant ce premier épisode, c’est la mise en parallèle avec le suivant…
Car, si les personnages évoluent au gré de leurs rencontres et des différents évènements, la mise en scène également !

 

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Ainsi, dans le deuxième épisode LES MOINES LANCIERS DU TEMPLE HOZOIN, l’influence du Savoir touche Takezo (devenu du coup, Musashi Miyamoto) et influe sur sa perception du monde. Sauf que la mise en scène retranscrit également ce changement ! Elle se fait beaucoup plus calme, attentive, focussée sur les détails. Exactement comme Musashi. D’abord observer, puis prendre une décision. L’inverse de Takezo, qui frappait puis se demandait quelles allaient être les conséquences.
PAS-SION-NANT !
Les personnages, du coup, évoluent aussi. Le temps passe, et leurs motivations changent ou deviennent plus fortes, plus précises. Les situations prennent plus d’ampleur : Musashi parcourt le Japon pour parfaire son savoir, apprendre. Il s’agit, d’un voyage initiatique ! Chaque nouvelle rencontre est l’occasion d’apprendre. De nouvelles techniques de combats, mais également philosophiquement, comprendre le sens de la vie, les motivations profondes des hommes. Là encore, a mise en scène donne beaucoup de place aux conversations, aux rencontres aléatoires. Mais également aux sentiments, beaucoup plus ambivalents.

Un deuxième épisode qui permet de réévaluer le premier, comme partie d’un tout et non pas épisode indépendant.

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Volumes 3 & 4, , et  – visionnage en cours !

Le troisième épisode, À DEUX SABRES continue sur la lancée du deuxième : Musashi apprend de ses erreurs. Le plus important : celles-ci ne sont pas physique – Musashi paraît invincible, mais relève de la morale et de l’intelligence.
Ce troisième volume revet une parure sociale, car Musashi doit apprendre à comprendre et à s’adapter aux autres, dans sa quête de la voie du sabre. n épisode à nouveau passionnant, mais sans évolution notable.

Idem pour le quatrième volume, SEUL CONTRE TOUS ; le grand talent de story-telling de l’auteur persiste. Sans jamais céder à la facilité, ces destinées deviennent de plus en plus comètes. Elles s’entrechoquent et dévastent tout sur leur passage. Quel tragédies ! Une fois de plus, la mise en scène n’évolue pas, donc pas de surprise par rapport au deuxièmes et troisième épisode. Restent un grand récit romanesque et épique, sans temps mort ni perte de rythme. À noter qu’ un surplus de noirceur vient se rajouter sur la fin de l’épisode, pour clore eavec panache la série de quatre épisodes et amorcer un changement de ton sur le cinquième.

Le cinquième épisode, LE DUEL DE L’AUBE, commence là ou s’était terminé Seul Contre Tous …  Après la victoire sur la centaine d’hommes du clan Yoshioka, qui se solda par le meurtre par Musashi, d’un enfant de 13 ans (!). Cette base sombre et intéressante est la source de l’ambiance mortifère planant sur le film. Déprimé, secoué moralement par son propre choix, Musashi remet en question ses décisions sentimentales et « professionnelles », son parcours sur « la voie du sabre« .
Le film explore très bien cette ambiguïté entre stratégie, honneur et conscience. Malheureusement ce postulat n’est pas suffisant pour tenir en haleine deux heures durant. LE DUEL DE L’AUBE comble donc un certain vide de contenu par quelques combats superflus très mal filmés, l’étirement inutiles des scènes et, scénaristiquement, par un nouvel objectif forcément moins impressionnant que celui du combat contre 100 hommes. Le duel du titre est d’ailleurs expédié en 30 secondes à peine, c’est dire. Un semi-ratage dont l’ambiance sombre nous aura ravi mais dont la volonté de remplissage nous aura également ennuyé.

Le sixième volume, , est beaucoup plus intéressant mais doit être remis en contexte.
Tomu Uchidadéçu de la conclusion en demi-teinte de sa mythique saga, voulut revenir dans l’univers du Samuraï. Mais entre temps, les réalités économiques et sociales auront influencé la production cinématographique, et le réalisateur devra monter son film à partir d’un nouveau studio, avec une nouvelle équipe, un budget plus limité.
Toutefois, il s’entoure, au scénario d’un scénariste réputé pour ses idées contestataires – Daisuke Ito, et cherche à retrouver le ton Toei au sein du studio Toho. D’ou un film hybride, à la fois dans la lignée des 5 premiers volumes, mais également radicalement différent. Le contexte social de l’époque, lui, est à la révolte. LEs manifestations étudiantes et prolétaires secouent l’opinion publique quant à l’implication du gouvernement dans la guerre du vietnam

SWORD OF DEATH doit être considéré comme une sorte de Spin-Off (toujours centré sur Musashi Miyamoto) mais avec une ampleur différente. Une histoire dont la mise en scène adopterait un ton différent, ce qui change légèrement la perception globale du légendaire samouraï. Il apparaît ici, comme quelqu’un capable de prendre consciemment d’horribles et égoistes décisions !
L’action, en lieu et place de l’ampleur nationale des précédents opus, se recentre sur un lieu, et quelques personnages. Il s’agit véritablement d’un duel, entre Musashi et Baiken. Bien que la raison du duel relève plus du prétexte que d’autre chose (une vengeance), Tomu Uchida réussit à installer une vraie ambiance. Une ambiance infernale, autant esthétiquement que psychologiquement. Au sein de décors crépusculaires et arides, l’ambiguité des deux personnages principaux est remarquablement exploitée. D’abord Baiken (et sa femme), qui s’affiche comme bonhomme et jovial alors qu’il n’est motivé que par de sombres desseins. Puis lorsque le combat commence, Musashi lui même, au nom de la sacro-sainte stratégie, se livre consciemment à des actes moralement répréhensibles ! Jusqu’a un final aussi frustrant que justifié.

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Le film doit par conséquent être analysé au delà du contexte cinématographique. Lorsque arrive le générique de fin, on ne peut s’empêcher d’y voir une charge agressive contre la violence, et plus précisément, contre la guerre du vietnam. Celle-ci est en 1971, le conflit le plus controversé  – le combat capitaliste, du plus fort contre le plus faible… Le géant mythique désirant propriété et ressources (intellectuelles, dans le cas du film), contre le paysan cupide, vicieux et revanchard, mais dont l’humilité est mise en avant. L’arrogance de Musashi crée le conflit, mais la réaction de Baiken est démesurée et vicieuse… Un conflit sale, ou bien et mal n’ont plus de rôle défini… Un conflit moral dont le résultat ne sera qu’un déferlement de violence, celle de la force brute contre l’organisation consciencieuse et la connaissance du terrain…
Bref. On peut voir SWORD OF DEATH comme une analogie entre mythes japonais et conflits contemporains (U.S.A/ VIetnam, mais également U.S.A. et guerre idéologique ou… Japon et Chine, etc.)

Le film reste en tous cas une conclusion pour le moins surprenante car très politisée. Le sixième volume des aventures de Musashi Miyamoto autorise un personnage lentement construit grâce à cinq films remarquables, à explorer ses recoins moraux les plus extrêmes.