Quelques semaines avant le rendez-vous cinéphile lyonnais du Festival Lumière, l’Institut Lumière a invité un grand monsieur de cinéma. a en effet fait le déplacement pour cette soirée en son honneur, qui se déroulait dans le Hangar Lumière le mercredi 21 septembre.

 

gentleman-rissientCaché derrière sa traditionnelle casquette, posté tout en haut de la salle au lieu d’aller, comme il se doit, au pied de l’écran (dû à des problèmes de santé), Pierre Rissient reste mystérieux. Même lorsque la soirée est en son honneur, il ne se met pas en avant, il ne reste qu’une voix, qu’une présence. De là-haut, il voit toute la salle et, de la même manière, garde un œil (les deux plus probablement) sur le cinéma. A 80 ans, Pierre Rissient peut prétendre avoir tout vu et tout entendu, aussi bien devant que derrière l’écran. S’il est peu connu du grand public, c’est parce qu’il fait partie d’une troisième école du cinéma entre les deux grandes chapelles que sont Les Cahiers du Cinéma et Positif, à savoir celle du Mac-Mahonisme initié par Michel Mourlet, et dont il ne reste que quelques représentants, notamment Pierre Rissient et Bertrand Tavernier, président de l’Institut Lumière. Passeur de l’ombre, Pierre Rissient a donc œuvré toute sa vie dans un anonymat relatif (du grand public mais pas du milieu).

Afin de pallier à cette méconnaissance, le réalisateur Benoît Jacquot, le journaliste et critique Pascal Mérigeau et le documentariste Guy Seligmann ont filmé Pierre Rissient pendant deux jours, afin de sortir Gentleman Rissient, qui avait été déjà présenté au Festival Lumière 2015 ainsi qu’à Cannes en mai dernier. Accompagné d’extraits de films, Pierre Rissient se livre au jeu de l’interview. Si le fond de la discussion est passionnant (comme c’est souvent le cas avec les passionnés), Pascal Mérigeau rappelle à raison que c’est un film à la forme modeste. En effet, Gentleman Rissient possède moins de qualités esthétiques que par exemple Voyage à travers le cinéma américain avec Martin Scorsese, autre récit d’un passionné. Ainsi, Gentleman Rissient se regarde pour le fond plutôt que pour la forme. Il faut donc être attentif et écouter attentivement les recommandations de monsieur Rissient, et passer outre les problèmes de point et la qualité de définition des extraits de films. En éternel passeur, Rissient exprime son souhait de faire connaître grâce à ce documentaire deux films qu’il a repéré en festival et encore inédits en France: Siti de l’indonésien Eddie Cahyono, et Unforgiven du japonais Lee Sang-il (le remake du film de Eastwood). Et en effet, les extraits montrés attisent la curiosité de l’audience. Bien sûr, une heure et dix-sept minutes sont bien trop courtes pour résumer une vie, et des passages ont dû être coupés, au regret de l’intéresse. Ainsi, il n’est fait aucune mention de Ernst Lubitsch et de Jacques Tourneur, qu’il affectionne tant. Heureusement, cette « erreur » est réparée dans le livre d’entretien Mister Everywhere, que dédicaçait ce soir-là Pierre Rissient.

 

mister-everywhere-pierre-rissientOn préférera sans doute le médium du livre, plus riche et plus foisonnant. Sorti en septembre, Mister Everywhere est un long entretien entre Pierre Rissient et Samuel Blumenfeld du Monde. Sont détaillées en 250 pages les différentes facettes de cet homme de cinéma. On découvre donc que Pierre Rissient a été, tour à tour, animateur de ciné-club, programmateur, distributeur, assistant réalisateur, producteur, et cela des années 50 jusqu’à aujourd’hui. Mister Everywhere permet également au lecteur un formidable voyage à travers le cinéma français et du monde, puisque Pierre Rissient a véritablement découvert et défendu des artistes comme Quentin Tarantino, King Hu et Jane Campion, lorsque personne ne les connaissaient. Proche de Fritz Lang en son temps (et de bien d’autres), connu pour ses coups de sang (il déteste Mike Leigh et évite par conséquent de regarder ses films), Pierre Rissient incarne véritablement une troisième voie dans l’intelligentsia cinématographique française, comme lorsqu’il estime dans le livre qu’Orson Welles et Citizen Kane sont surestimés, qu’il préfère Raoul Walsh à Alfred Hitchcock ou lorsqu’il dit, à l’Institut, que Rome ville ouverte n’est pas un film néoréaliste. Ainsi, il ne dispose non pas d’un regard auteuriste sur le cinéma mais d’une vision plus globale, accordant autant d’importance aux scénaristes, aux acteurs, aux chefs opérateurs.

Après une courte discussion avec Thierry Frémaux, Pierre Rissient introduisait le film qu’il avait choisi de nous montrer ce soir-là, Poussières dans le vent de . C’est pour lui le chef d’oeuvre du taïwanais, avec Un été chez grand-père Restauré par Carlotta, le septième film de HHH s’inscrit dans la continuité de Un été chez grand-père et Les Garçons de Fengkuei en ayant une dimension autobiographique. Le lien qui unit Wan et Huen est complexe, ambïgu, et Hou Hsiao-Hsien arrive à capter ce lien sensible tissé entre les deux jeunes gens, tout en les inscrivant dans une description de Taïwan, opposant la vie à la campagne et la vie citadine, et l’extrême pauvreté qui va avec. Des personnages atypiques comme celui du grand-père apportent de la légèreté à ce récit, tout en subtilité. Et c’est certainement cela qui a touché Pierre Rissient qui est, comme on a pu le voir lors de cette soirée, un homme doté d’une extrême générosité ainsi que d’une grande ubiquité. Un ami de Pierre Rissient, présent ce soir-là, a ainsi prononcé cette phrase de St-Exupéry pour caractériser l’importance de ce personnage: « Il n’est qu’un luxe véritable, et ce sont les relations humaines. » Ce n’est que pour mieux rappeler que le cinéma est avant tout une aventure humaine, et que c’est grâce à des gens comme Pierre Rissient que certains films nous parviennent.

Alexandre Léaud

BANDE-ANNONCE DE POUSSIÈRES DANS LE VENT