Nasir est un jeune étudiant modèle d’origine pakistanaise. Un soir il emprunte le taxi de son père sans son accord pour se rendre à une soirée. Suite à un concours de circonstances il finit par prendre avec lui une jeune fille. Ils discutent, se rapprochent, boivent de l’alcool, prennent de la drogue et finissent par coucher ensemble chez la mystérieuse inconnue. A son réveil, au milieu de la nuit, Nasir découvre le corps inerte de sa compagne, poignardée à mort. En panique, il fuit les lieux et se fait attraper par hasard par la police. C’est le début du cauchemar pour lui, accusé d’un crime dont il n’a aucun souvenir.

Un synopsis à première vue plutôt simple, et pourtant THE NIGHT OF, nouvelle mini-série d’HBO de huit épisodes, diffusée en US+24 sur OCS City et adaptée de la série britannique Criminal Justice (2008), se singularise par son approche personnelle. En effet, à aucun moment la série ne choisit de se focaliser sur une enquête ni sur la recherche de l’éventuel « vrai » coupable, comme l’ont très bien fait des séries comme The Killing ou Broadchurch. La série ne questionne pas non plus les conséquences du crime sur l’entourage en se focalisant sur sa part dramatique, telle American Crime. THE NIGHT OF se place avant tout comme un outil critique du système judiciaire américain mais aussi de sa société. Et elle le fait avec élégance.

Photo de la série THE NIGHT OF

C’est presque à la manière d’un documentaire qu’apparaissent les enjeux et les différents protagonistes de la série. Il y a la découverte du corps par les policiers en service après qu’un voisin a signalé une infraction, l’arrivée de l’inspecteur sur les lieux du crime, la récupération méthodique des premières pièces à conviction…jusqu’à l’arrivée des avocats et juges concernés. Rapidement THE NIGHT OF frappe par l’absence d’humanisme qui découle des personnes concernées. Essence même et qualité première de la série. L’affaire « Nasir » n’est qu’un cas parmi d’autres à traiter. Et le plus vite serait le mieux pour la justice qui espère des aveux pour éviter la mise en place d’un procès et les coûts associés. Dans le cas contraire, tout sera bon à prendre pour que le jury le déclare coupable. D’origine indienne, il sera assez aisé de le pointer de manière réductrice comme « un jeune musulman ». Et dans cette Amérique post 11 septembre, cela suffit parfois pour convaincre un jury. Tout en subtilité THE NIGHT OF, créée par Richard Price (scénariste sur The Wire) et Steven Zaillian, pose la question du racisme aux Etats-Unis et de son évolution ; un racisme exacerbé envers la communauté arabe ou ce qui peut s’en rapprocher. Cela même de la part d’une communauté noire qui a pourtant justement été (et l’est encore aujourd’hui) fortement victime du racisme.

« The Night Of se place avant tout comme un outil critique du système judiciaire américain, mais aussi de sa société. Et elle le fait avec élégance. »

Il n’y aura donc pas de véritable enquête pour élucider le meurtre de cette jeune inconnue. Les premiers éléments suffisant à la justice pour incriminer Nasir ; entre ses empreintes, son ADN et la prétendue arme du crime qu’il avait sur lui au moment de son arrestation. Mais alors que la série aurait pu tomber dans le piège, en pointant du doigt uniquement l’attitude d’une partie de la justice, elle n’oublie pas pour autant les avocats chargés de défendre Nasir. Ces derniers restant dans la même logique, il ne s’agit pas pour eux de savoir s’il est coupable ou non, mais uniquement d’obtenir ce qu’il y a de mieux pour « le client », et pour leur propre image. Car ce n’est évidemment pas par bonté d’âme qu’Helen (Glenne Headly), une avocate réputée, ira offrir ses services à Nasir et lui conseillera de plaider coupable pour lui obtenir dix, éventuellement cinq ans de prison pour son crime, avant de laisser le dossier à une jeune avocate sans expérience de son cabinet.

Certes, toujours mieux que la prison à vie. Mais tout de même difficile à considérer pour un jeune homme qui clame son innocence. Une absence totale de réflexion sur l’humain, que la série représente jusque dans les systèmes administratifs ; comme avec le père de Nasir qui ne pourra récupérer son taxi à la fourrière que s’il porte plainte contre son propre fils emprisonné. Une absence de soutien et un je-m’en-foutisme général des autorités envers des parents démunis face à cette situation. Il ressort là quelque chose de terrifiant dans l’application de la justice, dont les failles peuvent avoir des conséquences désastreuses. Et cela dans les deux sens, un meurtrier pouvant se balader dans la rue après trois années de détention, comme l’expliquera un codétenu.

Photo de la série THE NIGHT OF

Pourtant pas encore déclaré coupable, Nasir restera en prison dans l’attente de son procès. Confronté à une violence quotidienne, le jeune homme changera de manière inquiétante, porté par une haine intérieure. Un autre rappel que sa culpabilité ou non n’a finalement que peu d’importance. Car même si déclaré innocent, il ne ressortira pas indemne de cette affaire, mais bel et bien corrompu, autant par la drogue que par cette même violence qu’il finira par adopter.

Ainsi, au-delà de sa réalisation propre et réfléchie, et de son atmosphère sombre et envoûtante, THE NIGHT OF devient fascinante dans sa manière de composer avec ses personnages, sa capacité à changer l’image de ces derniers, sans pour autant perdre en crédibilité. Nasir (excellent Riz Ahmed) perdant au fil des épisodes sa figure d’étudiant modèle pour apparaître à la limite du monstrueux. Tout l’inverse de Jack Stone, l’avocat bas de gamme (interprété par un, comme toujours, très grand John Turturro), qui parvient à participer à la défense de Nasir en s’étant trouvé « au bon endroit au bon moment », et qui révélera ses failles et ses blessures (physiques comme psychologiques) jusqu’à développer une certaine sympathie. Il est indéniable que c’est par ces deux protagonistes que la série est portée. Suffisant pour dévoiler avec brio les principales failles d’une justice américaine protocolaire et donc inapte à l’humain.

Pierre Siclier
THE NIGHT OF sera présentée dans son intégralité au Festival de Deauville
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[CRITIQUE] THE NIGHT OF – Saison 1

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