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[critique] GUNMAN

Mise en scène
4
Scénario
3
Casting
6
Musique
3
Photographie
5
Note lecteurs4 Notes
4.3
4.2

Jean-Patrick Manchette fait partie de ces auteurs si cultes que très peu sont ceux qui se sont essayés à son adaptation. La preuve, la dernière remonte à trente ans. Autant d’années d’absence pour que ce soit finalement l’ami Pierre Morel (qui pourrait bien être un pseudonyme de Luc Besson, mais ce n’est qu’une supposition), réalisateur du ridicule From Paris With Love et du succès incompréhensible Taken, qui se colle à la deuxième version cinéma de La position du tireur couché, roman clé de l’écrivain français. Il y avait de quoi être inquiet, en effet, voir un ex de EuropaCorp adapter Manchette c’était un peu comme voir Michael Bay s’intéresser à McCarthy, mais pourquoi pas finalement ? D’autant plus que, comme à son habitude, StudioCanal a su bien s’entourer, avec un casting impeccable : Sean Penn, Idris Elba, Javier Bardem, Ray Winstone, Mark Rylance et Jasmine Trinca.
Mais d’emblée, quelque chose coince dans GUNMAN (la simplification du titre a en tout cas le mérite de donner une idée de l’ambition du film). Cependant, pour sa défense, il est nécessaire de l’analyser dans deux directions différentes pour vraiment avoir une idée du spectacle proposé : l’une aboutit à une production dans la veine Besson, flottant dans le bassin de la médiocrité habituelle, l’autre à une adaptation catastrophique à la limite de l’insulte.

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L’idée relativement intéressante de GUNMAN c’est d’avoir déplacé l’action du livre pendant la guerre civile congolaise, donnant au film une portée contemporaine qui semble être en tout cas sa seule justification. Sa position critique face à l’exploitation des pays sous-développés par le Monde Occidental est globalement assez inédite et offre à la nouvelle réalisation de Pierre Morel une profondeur absente de Taken, par exemple, mais ce serait oublier un facteur important de l’équation : Manchette lui-même. Il est toujours difficile de juger une adaptation dans le sens où il est bien évidemment obligatoire de l’aborder en partie comme une œuvre à part entière, faire fi de ses origines est là aussi un piège dans lequel il ne faut pas tomber. Surtout dans le cas de GUNMAN. Car ce que l’on ne peut pas deviner sans l’avoir lu, c’est que La position du tireur couché est un livre bien plus pessimiste et ambiguë que cette adaptation. Connu pour ses positions presque anarchiques, Manchette n’avait jamais vu les choses en rose et son bouquin était une tragédie sociale et intime – voir existentielle – chose que GUNMAN ne retranscrit jamais, avec son héros superficiel dédouané de toute responsabilité et par conséquent de toute forme de saveur, son happy-end abrutissant et son manichéisme agaçant.
C’est comme si les scénaristes n’avaient pas compris ce à quoi ils s’attaquaient. Et surprise, Sean Penn, ayant travaillé sur le scénario, admet en interview n’avoir découvert le livre qu’après avoir tourné le film. Pourquoi n’est-on pas surpris ? Sean Penn, parlons-en. Loin des rôles de composition dans lesquels il arrive à exceller, sa présence est ici étouffante, au travers d’un personnage désincarné. C’est toujours un plaisir de retrouver Idris Elba, ici fortement sous-exploité, et c’est finalement Javier Bardem qui tire son épingle du jeu, toujours aussi charismatique quel que soit le rôle qu’on lui donne.

« Voir un ex d’EuropaCorp adapter Manchette, c’était un peu comme voir Michael Bay s’intéresser à McCarthy. »

Car en tant que série B boursouflée, GUNMAN n’est pas non plus convaincant. En dehors de quelques séquences plutôt réussies, la mise en scène se révèle fade, linéaire, trop explicite. Le film se prend bien trop au sérieux par rapport aux moyens mis en place, avec sa direction artistique schizophrène qui, au lieu d’équilibrer intelligemment brûlot politique et thriller nerveux, se sert de ce thème comme d’un prétexte bancal pour des scènes d’actions Taken-like sans passion.

GUNMAN échoue sur toute la ligne. Aux lecteurs du livre on conseillera d’éviter de se faire plus de mal, aux curieux de se rabattre sur le film à sa sortie DVD, un dimanche d’automne pluvieux. C’est dommage car Manchette est un auteur passionnant dont l’œuvre pourrait tout à fait donner lieu à de petits chefs d’œuvres sur grand écran. Il est donc bien décevant de voir la présence d’un tel casting sur le projet gâchée par une équipe scénaristique désintéressée et un réalisateur impersonnel qui peut remercier la bonne étoile de lui avoir offert Liam Neeson. Piètre résultat. Si c’est pour bêtement imiter les erreurs d’Hollywood, quel est donc l’intérêt de ces productions anglophones hexagonales ?

@Kamaradefifien

LES AUTRES SORTIES DU 24 JUIN 2015
INFORMATIONS

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Titre original : The Gunman
Réalisation : Pierre Morel
Scénario : Don MacPherson, Pete Travis, Sean Penn, d’après Jean-Patrick Manchette
Acteurs principaux : Sean Penn, Jasmine Trinca, Javier Bardem, Idris Elba, Mark Rylance, Ray Winstone
Pays d’origine : France, États-Unis, Royaume-Uni, Espagne
Sortie : 24 juin 2015
Durée : 1h57min
Distributeur : StudioCanal
Synopsis : Ex-agent des forces spéciales, Jim Terrier est devenu tueur à gages. Jusqu’au jour où il décide de tourner la page et de se racheter une conscience en travaillant pour une association humanitaire en Afrique. Mais lorsque son ancien employeur tente de le faire tuer, Jim n’a d’autre choix que de reprendre les armes. Embarqué dans une course contre la montre qui le mène aux quatre coins de l’Europe, il sait qu’il n’a qu’un moyen de s’en sortir indemne : anéantir l’une des organisations les plus puissantes au monde…

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