Le long métrage LE VOYAGE AU GROENLAND est le dernier volet d’une trilogie, commencée avec le moyen-métrage Inipuluk, puis le documentaire Le film que nous tournerons au Groenland. L’intérêt du réalisateur-scénariste Sébastien Betbeder pour cette région du globe est simple : le propre frère du producteur Frédéric Dubreuil est explorateur et vit à Kullorsuaq. Autant le réalisateur, rencontré au FIFIB, a reconnu avoir besoin de travailler seul et de rester maître de son film, autant les deux comédiens Thomas Blanchard (Préjudice) et Thomas Scimeca (Apnée ou la série Les Grands) ont été source entière d’inspiration. Il ont en effet pleinement participé au projet puisque leur personnalité et leur propre vie ont nourri celles de leurs personnages, qui portent d’ailleurs leurs prénoms. Le spectateur risque peut-être de ressentir une forme de confusion et se demander s’il se trouve dans la fiction ou dans le réel, mélange hybride par ailleurs tout à fait assumé par Sébastien Betbeder.

photo LE VOYAGE AU GROENLAND

Le film aborde plusieurs thèmes, dont le premier est la rencontre et l’énorme choc entre deux cultures. D’un côté deux jeunes amis parisiens trentenaires un peu paumés et naïfs, très premier degré, pas très concernés par autre chose qu’eux-mêmes. De l’autre la population Inuit, qui vit de la chasse et de la pêche et fait perdurer les traditions tout en subissant les effets de la vie moderne. Le réalisateur a volontairement inversé le rapport ethnologique et anthropologique : ce n’est pas le peuple Inuit qui est découvert par les deux Thomas… c’est plutôt le peuple Inuit qui les découvre et porte sur eux un regard plus qu’ironique ! On voit les deux glandeurs râler parce qu’il fait jour tout le temps ou en raison du manque d’alcool – supprimé, car source de dégâts auprès des jeunes, notamment de suicides.

L’une des réussites de LE VOYAGE AU GROENLAND est de parvenir, l’air de rien et sans aucun effet dramatique, à plonger le spectateur dans les enjeux de la dure réalité des hommes et femmes de ce bout du monde. Le besoin qu’a eu le réalisateur d’instaurer un rapport d’égalité avec les habitants, filmés à hauteur d’hommes, est très bien retranscrit, sans pour autant en faire un documentaire. Les paysages sont magnifiques mais certaines scènes peuvent paraître choquantes. Comme celle du baptême de chasse, suivi du dépeçage du phoque, qui a bien eu lieu ! Le réalisateur a voulu être sincère et montrer la vérité de ce peuple, puisque dépecer le phoque est une façon pour les Inuits de rendre hommage à l’animal.

”Le voyage au Groenland est un film décalé, frais, instructif, réjouissant et tendre, qui parvient à ouvrir subtilement le regard, le cœur et le rapport à l’autre ”

La paternité est aussi abordée de façon très pudique dans LE VOYAGE AU GROENLAND. On retrouve ainsi l’excellent François Chattot (déjà père du neuneu Brice de Nice) dont le nom a été suggéré au réalisateur par les deux comédiens – autre preuve, s’il en est besoin, de leur totale implication. Les rapports avec son fils (interprété par Thomas Blanchard) ne sont jamais frontaux et même quasi inexistants. On n’est pas du tout dans le règlement de comptes suite au départ et l’abandon du père, mais carrément dans une stratégie d’évitement voire d’éloge de la fuite. Chacun dans son coin, on les voit se construire un présent et une tentative de créer un lien nouveau, respectueux et non intrusif. Le film questionne aussi habilement sur l’amitié entre les deux Thomas, ses limites et ses attentes. Sébastien Betbeder offre un récit déconstruit, qui renvoie notamment le spectateur à des scènes touchantes de leur rencontre théâtrale.

Les gentils trentenaires pour lesquels rien n’est grave inspirent décidément beaucoup les réalisateurs en ce moment : ainsi Benjamin Guedj avec Libre et assoupi ou plus récemment Orelsan et Christophe Offenstein avec Comment c’est loin. Tout comme Vincent Macaigne et Damien Chapelle, que le réalisateur a fait tourner dans ses précédents films, Thomas Blanchard et Thomas Sciméca sont dans la lignée de cette génération, qui bouscule les académismes. Sébastien Betbeder en apprécie l’humour qui dédramatise utilement les situations et aide à sortir de la mélancolie ambiante.

photo LE VOYAGE AU GROENLAND

Mais pour autant, le propos du film n’est pas aussi léger qu’il veut bien le laisser paraître. Il ne s’agit pas seulement de montrer deux “zozos” se comporter de la même manière à Kullorsuaq qu’à Paris. Le réalisateur a d’ailleurs la sensation de faire de plus en plus de films à teneur politique. Faisant le constat qu’aucun film ne parlait jamais des conditions de l’intermittence du spectacle, il a voulu mettre en évidence les difficultés actuelles à vouloir faire de l’art et de la culture de véritables choix de vie, au centre des préoccupations. Sa démarche de rébellion se veut pourtant joyeuse et optimiste, plus proche du témoignage émouvant que du message énervé. Sébastien Betbeder le prouve avec la scène totalement hallucinante des deux Thomas que l’on voit déclarer sur un Internet défaillant leurs heures sur Pôle Emploi pour bénéficier de leurs indemnités.

LE VOYAGE AU GROENLAND s’avère décalé, frais, instructif, réjouissant, drôle et tendre. Petit bémol cependant, le procédé naïf utilisé dans les dialogues fatigue un peu à la longue. Certains spectateurs risquent aussi d’être déçus parce que le réalisateur ne s’est pas posé en donneur de leçons. D’autres que lui auraient été tentés de suggérer une transformation radicale des deux garçons suite à cette invitation à ce voyage initiatique, un peu comme celle vécue par le personnage de Dans les forêts de Sibérie de Safy Nebbou. Mais on n’y aurait pas cru de toute façon ! Sébastien Betbeder est plus lucide et parvient à ouvrir subtilement le regard, le cœur et le rapport à l’autre des deux Thomas. Et les nôtres aussi.

Sylvie-Noëlle

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