Clint Eastwood. Un nom qui claque. Clint Eastwood. Une marque de fabrique. Une estampille devenue un running gag de Retour vers le Futur 3 lorsque le héros, perdu au temps du western, se fait appeler ainsi sous les sobriquets de quelques bandits. Nous étions en 1989 et Clint approchait la soixantaine. Presque trente ans plus tard, la légende perdure et Clint est toujours là, tranquille, au boulot.

Le 7 février sort The 15:17 to Paris, son 37ème long métrage en tant que réalisateur. Depuis Play Misty for Me (Un Frisson dans la Nuit, 1971), le réalisateur aura gagné près de 150 prix internationaux, obtenu quatre Oscars, trois Césars, été président du Jury du Festival de Cannes l’année de Pulp Fiction alors que lui aurait voulu récompenser Vivre de Zhang Yimou ou  Journal Intime de Nanni Moretti… ce même Festival qui lui décernera quelques années plus tard une palme d’honneur qu’il ne prendra pas la peine de venir recevoir. Comme un symbole. Depuis plus d’un demi-siècle, l’Homme sans nom s’en est fait un et reste bien plus qu’un simple visage ou une silhouette au Panthéon du cinéma.

“Si tu veux une garantie, achète un toaster…”

Qu’on l’aime ou pas, c’est comme une évidence. Lourdement critiqué dans les années 70 et 80, acteur méprisé par ses aînés John Wayne et Howard Hawks qui ne voyaient en lui qu’un minimalisme primaire, un bloc d’acting minéral, observé avec bienveillance par Roger Ebert mais qualifié de fasciste par Pauline Kael après le succès de LInspecteur Harry (1972), son statut s’est peu à peu sacralisé jusqu’à le rendre artistiquement intouchable. Ou presque. Une carrière qui ne sera paradoxalement pas jalonnée de triomphes réguliers au box-office. En défiant les lois de la mécanique, Clint ne connaîtra son premier “blockbuster” qu’en 1992, avec Impitoyable… à presque 62 ans. Quatre autres suivront. Sur le tard. À l’âge où la plupart pensent à raccrocher, jouer les utilités, tenter une sortie décente et non une longue descente vers la sortie.

“La plupart des gens qui se rappelleront de moi, s’il y en a, le feront avec l’image d’un homme d’action, ce qui est OK. Il n’y a rien de négatif là-dedans. Mais il y en aura d’autres qui se souviendront de moi pour des films différents, ceux pour lesquels j’ai pris quelques risques. Enfin, j’ose le croire… “

Atypique. Pour en arriver là, il faut convenir que l’acteur Clint Eastwood reste un cas à part, quasi unique. Originaire de San Francisco, mais ayant pas mal bourlingué en famille durant la Grande Dépression, la crise économique forgera sa philosophie de ne compter que sur lui-même et sur une poignée de proches collaborateurs (acteurs, chef opérateur, décorateur, musiciens). Si d’un point de vue personnel, il s’en accommode difficilement (le monsieur n’est pas extraverti), la communauté et la famille sont une donnée essentielle dans le strict cadre de son cinéma (Josey Wales Hors la Loi, Impitoyable, Un Monde Parfait, Sur la Route de Madison et bien d’autres). Une thématique qui le nourrit de film en film. Ses héros sont la plupart du temps contre toute forme de communauté, opposé à la société à qui ils ne doivent rien, faisant de leurs actes des choix individuels qui ne les obligent à personne, ni à aucun système. L’action individuelle doit être assumée comme telle. Pourtant, Eastwood ne se veut pas un cinéaste à message, ni politique, même s’il y a matière à discussion. Il ne porte pas de conviction profonde pour ce qu’il montre. Chez lui, rien ne compte plus que l’histoire et son efficacité narrative. La façon de la raconter vient ensuite, naturellement. C’est aussi pourquoi il n’a jamais travaillé avec un grand réalisateur établi, sûr de son propre corps et de l’imagerie fantasmée qu’il reflète.

Nous touchons ici l’une des singularités de Clint Eastwood : cette faculté à s’être construit une image, une carrière, en comptant avant tout sur ses propres talents de réalisateur et de conteur (le cas Woody Allen assez proche, diffère sur de nombreux aspects). Depuis 1970, il aura ainsi réalisé 22 des 39 films dans lesquels il apparaît. La plupart d’entre eux étant dispersés dans les années 70 et 80 puisque depuis trente ans, il n’aura tenu le rôle d’acteur unique qu’à deux reprises. Cette poignée de films furent avant tout mis en scène par son mentor attitré Don Siegel mais également quelques proches qui débutaient derrière la caméra comme Ted Post (son ancien assistant), Buddy Van Horn (sa doublure cascade), Michael Cimino (qui avait réécrit Magnum Force), Richard Tuggle (scénariste qu’il remplacera sur le plateau) ou des seconds couteaux sans grande personnalité (Brian G. Hutton, Richard Benjamin Wolfgang Petersen). Seule exception notable, John Sturges (Joe Kidd en 1972) pouvait se targuer d’une véritable carrière (Les Sept Mercenaires, Le Dernier Train pour Gun Hill, La Grande Evasion). Cette capacité à tenir les rênes de sa carrière démontre à quel point le réalisateur aura lui-même façonné sa propre légende comme une volonté jusqu’au-boutiste d’indépendance et de self made man, qu’il sacralisera avec le contrat passé entre sa société de production Malpaso et Warner. Une relation et une autonomie uniquement partagée par Stanley Kubrick et en partie due à sa capacité de tenir ses budgets (modestes) et de terminer ses tournages en avance.

“Quelque soit le succès que j’ai pu avoir, c’est principalement dû à mon instinct et dans une certaine mesure, à la chance.”

Clint Eastwood se sera construit autour de trois noms : Sergio Leone, Donald Siegel et lui-même. Stratégie calculée ou faute de chance (il refusera Le Convoi de la Peur, Apocalypse Now, Superman, James Bond, Rambo, L’enfer du Dimanche ou Piège de Crystal), il ne se sera jamais associé à un autre grand réalisateur contemporain (Scorsese, Pollack, Spielberg, Pakula, Allen, Coppola, Parker, Stone, De Palma, Friedkin, Peckinpah et autres) hormis Michael Cimino qui était encore inconnu du grand public lorsqu’il entreprit Le Canardeur, son premier film. Jouer dans des films commercialement viables, mais sans signature visible, lui permettait également de rester maître de ses projets, et accessoirement de financer sans contraintes ses propres réalisations. Ainsi, il conservera la main sur tous les aspects de sa carrière, sans avoir à faire de compromis avec un réalisateur trop reconnu ou un producteur qui n’irait pas dans son sens.  De même, échaudé par l’expérience du Canardeur dans lequel Jeff Bridges lui avait volé la vedette, Clint ne commencera à s’entourer de grands noms (Gene Hackman, Morgan Freeman, Kevin Costner, Meryl Streep) qu’à partir des années 90, lorsque sa position d’acteur sera moins mise en avant et celui de cinéaste totalement établie et reconnue dans son pays.

Quelle confiance en soi faut-il pour tenir le cap et parvenir à traverser cinq décennies avec la même étincelle ? Ce cheminement étonnement réussi lui permet de s’imposer aujourd’hui comme un réalisateur incontournable. Et si sa vie privée tend à ternir quelque peu cette image façonnée de longue date, que ce soit sur plan sentimental ou politique, il faut reconnaître qu’à presque 88 ans, Clint Eastwood conserve une place de choix (et à part) dans le septième art. Parti d’une petite série à succès pour la télévision (Rawhide), il aura su prendre le jeu hollywoodien à son propre compte, le triturer, le faire plier pour n’en retirer que ce dont il avait besoin pour avancer. Arrivé au sommet sur le tard, à un âge où la plupart des stars commencent à voir leur étoiles pâlir, le réalisateur aura construit une oeuvre fascinante et diverse, baignée d’un classicisme jamais académique, toujours au service de son histoire, comme obsédée par celle-ci. Sûr de son instinct, il aura propulsé nombreux artistes débutants (Paul Haggis, Michael Cimino, Diana Krall et récemment son nouveau monteur de 35 ans, Blu Murray) et misé sur des scripts refusés par ailleurs (Impitoyable, Million Dollar Baby, Sur la Route de Madison, American Sniper).

On parle des influences de John Ford, de William Wellman, de Raoul Walsh, de Howard Hawks mais il y a aussi du Capra et tous ces films de l’âge d’or qui nourrissent un cinéma qui ne privilégie jamais l’esbroufe à l’efficacité purement narrative. En travaillant ses classiques au corps avec, souvent, son propre corps en ligne de mire (de façon constamment pudique, sans jamais cacher les effets du temps), Clint Eastwood aura su approfondir une œuvre que certains pensaient figée avec Impitoyable (1992). À creuser plus profond encore dans le crépusculaire, à s’avancer dans les zones de clairs-obscurs (esthétiquement et moralement), à regarder l’histoire de son pays sans complaisance (neuf de ses onze derniers films sont des biopics), le réalisateur aura bâti une filmographie dans une forme de mythologie fascinante de l’échec, de la violence et de sa vacuité.

“Je ne crois pas au pessimisme… si les choses ne viennent pas comme vous le voulez, avancez !”

Spécialiste du rythme, sa passion pour la musique épouse un style qui ne prend jamais le parti de la précipitation. Féru de Jazz qu’il n’hésitera pas à mettre en image (Play Misty for Me, Bird, Sur la Route de Madison, Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal) ou à incarner (Dans la Ligne de Mire, La Corde Raide), et de Country (Honkytonk Man, Doux Dur et Dingue), Clint Eastwood s’est peu à peu investi dans les bandes originales de ses films. Quelques thèmes ici et là (Impitoyable, Sur la Route de Madison) et plus si affinités (Mystic River, Million Dollar Baby, Mémoires de nos Pères, L’Échange, Au-Delà, J. Edgar). Il composera même la B.O. de Grace is Gone de James C. Strouse (2008), pour laquelle il obtiendra une nomination aux Golden Globes. Surtout, il collaborera avec quelques grands compositeurs (John Williams, Michel Legrand, Lalo Schifrin, Jerrey Fielding) jusqu’à son propre fils, Kyle (Lettres d’Iwo Jima, Gran Torino, Invictus).

En restant dans l’inconfort d’une ambiguïté constante, dont il joue avec gourmandise, sur une filmographie où, très souvent, un film répond au précédent (American Sniper / Sully), vu comme un réac facho violent mais adepte de la méditation transcendantale depuis des lustres (il soutient la fondation David Lynch), voici un homme qui n’aime pas les armes, la guerre ou l’implication de son pays dans les conflits lointains, un américain pas spécialement religieux ni vertueux, végétarien adepte d’une diététique rigoureuse, nostalgique du passé qu’il aime appeler “old days” et de ses séries B pour lui souvent meilleures que bien des productions actuelles, homme de peu de mots mais dont la parole compte. Et au sommet, un cow-boy allergique aux chevaux ! Un paradoxe qui fait de la réalité quelque chose de trop complexe que son regard bleu d’acier ne laissera jamais pénétrer. Indéchiffrable.

“Trop de réalisateurs ne savent absolument pas ce qu’ils font. Ils multiplient les prisent, les angles de vue, les réglages de lumière. Je n’aime pas ça. Si vous n’êtes pas capable de voir ces choses là tout de suite, vous ne devriez pas être réalisateur…”

L’artiste aura fait couler beaucoup d’encre, quelques larmes mais n’aura jamais laissé indifférent. Si on pourra lui contester certains choix, certains partis pris, son indépendance, son activité et son intérêt pour chaque étape de la création d’un film restent toujours vivaces. Ainsi essaye-t-il une nouvelle caméra Imax (la Alexa 65 en 6K) pour Sully (2016) ou décide-t-il de faire jouer leur propre rôle aux trois protagonistes de l’attentat du Thalys pour The 15:17 to Paris. Une première. Bonne idée ? Nous verrons. En attendant, Clint Eastwood est sur la brèche. Déjà. Son prochain projet pourrait être Impossible Odds, l’histoire de Jessica Buchanan, enlevée en Somalie avec l’un de ses collègues en octobre 2011, détenus pendant 93 jours et finalement libérée par une troupe des forces spéciales. Mais d’autres rumeurs annoncent un nouveau biopic (évidemment) où il interpréterait Leo Sharp, un vétéran de la seconde guerre mondiale qui servit de “mule” à 90 ans pour le cartel mexicain de Sinaola. Pour l’occasion, il repasserait devant la caméra… une belle promesse sur un script de Nick Schenk (Gran Torino) réécrit par Dave Holstein (Weeds)… il n’y a plus de doute, à l’heure où les grands fauves vont boire, Clint est toujours en chasse.

Cyrille DELANLSSAYS

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bouharoun
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bouharoun

Très bon article, riche en informations, et résumant bien le parcours cinématographique exceptionnel et hors du commun du désormais légendaire Clint Eastwood.

The 15:17 to Paris est son trente-sixième film realisé pour le cinéma.

C’est vrai qu’il a rarement tourné avec un réalisateur établi.
Sergio Leone était aussi inconnu que Clint Eastwood au moment du tournage de Pour une Poignée de Dollars (1964). D’ailleurs, Sergio avait choisi un pseudonyme pour son premier film avec Clint: Bob Robertson.
Quant à Don Siegel, au moment de sa rencontre avec Clint, il était surtout considéré comme un bon faiseur de séries B comme L’Invasion des Profanateurs de Sépulture.
Au sujet de John Sturges, sa carrière était déjà sur le déclin lorsqu’il rencontre Clint Eastwood pour Joe Kidd.
Ted Post a dirigé Clint sur plusieurs épisodes de Rawhide.
Clint le choisira comme réalisateur de son premier film américain en tant que vedette: Pendez-Les Haut et Court (1967). C’est également Ted Post qui réalisera Magnum Force (1973), la suite de L’Inspecteur Harry.
Sur Magnum Force, il semblerait que les rapports entre Eastwood et Post avait changé du fait que Clint était devenu lui-même un réalisateur.
Wolfgang Petersen, c’est Eastwood lui-même qui l’a choisi pour réaliser Dans la Ligne de Mire (1993), parce qu’il avait apprécié son film Le Bateau.
Ces 30 dernières années, Clint ne s’est laissé diriger que 4 fois: par Robert Lorenz dans Trouble with the Curve (2012), Wolgang Petersen dans Dans la Ligne de Mire et Buddy Van Horn dans Pink Cadillac (1989) et La Dernière Cible (1988).
Pour le cas Richard Tuggle, Clint Eastwood l’aurait remplacé sur le tournage de La Corde Raide (1984).

De manière générale, depuis qu’il est réalisateur, j’ai le sentiment que Clint Eastwood laisse la réalisation à d’autres lorsqu’il n’est pas vraiment intéressé par le projet. La plupart du temps, ce ne sont que des véhicules pour la star.

Avant Unforgiven, on peut dire aussi que Clint a rarement partagé l’affiche avec un acteur de sa trempe.
Il a tourné avec Eli Wallach, Pat Hingle, Lee J. Cobb, Richard Burton, Lee Marvin, Shirley MacLaine, Telly Savalas, Donald Sutherland, Geraldine Page, Burt Reynolds.
Jeff Bridges et Charlie Sheen étaient de jeunes acteurs prometteurs lorsque Clint travaille avec eux.
Clint Eastwood préférait porter les films sur ses seules épaules et attribuer les seconds rôles à des seconds couteaux habitués des productions Malpaso: Geoffrey Lewis, Bill McKinney, Sondra Locke, Dan Vadis, William Prince, Gregory Walcott, Matt Clark, John Russell, Roy Jennings.
Dans les années 70, il n’a jamais avec Paul Newman, Steve McQueen, Robert Redford, Warren Beatty, Jack Nicholson, Dustin Hoffman, John Wayne.

A partir d’Unforgiven, il y aura plus de noms connus dans ses films: Gene Hackman, Morgan Freeman, Richard Harris, Kevin Costner, Meryl Streep, Ed Harris, Judy Davis, Scott Glenn, Kevin Spacey, John Cusack, James Woods, Tommy Lee Jones, Jeff Daniels, Sean Penn, Tim Robbins, Kevin Bacon, Laura Linney, Marcia Gay Harden, Hilary Swank, Angelina Jolie, John Malkovich, Matt Damon, Cécile de France, Leonardo DiCaprio, Armie Hammer, Naomi Watts, Judy Dench, Christopher Walken, Bradley Cooper, Sienna Miller, Tom Hanks, Aaron Eckhart.

C’est dire que Clint Eastwood a souvent été caractérisé par son individualisme et son indépendance.
Il n’a pas non plus été associé au Nouvel Hollywood, même si des films tels que Breezy ou Le Canardeur s’en rapprochent.

Le projet The Mule, s’il se concrétisait, pourrait offrir à Clint Eastwood un rôle de composition atypique, à contre-emploi.
Quant à Impossible Odds, ce serait un film dans la veine d’American Sniper, Sully et sans doute The 15:17 to Paris.

Clint Eastwood est une personnalité essentielle et précieuse pour le cinéma.