On a tous, ne serait-ce qu’une seule fois, eu affaire ou entendu parler de la fourberie de Louis de Funès et de la naïveté de Bourvil dans LA GRANDE VADROUILLE de Gérard Oury, tant ce film est devenu au fil du temps une sorte de B.A-BA de la comédie française, un classique du cinéma hexagonal. Cette histoire d’un peintre en bâtiment et d’un chef d’orchestre aidant des aviateurs anglais à rejoindre la zone libre durant l’année 1942 fête le 8 décembre prochain ses 50 ans. L’occasion de se refaire une petite beauté dans une version restaurée présentée cet été dans les salles de cinéma et maintenant disponible en DVD et Blu-Ray, le tout en HD4K, la meilleure définition qui soit. Les images deviennent plus nettes, les couleurs plus vives, et l’ensemble est nettoyé de (presque) toute trace qui pourrait insinuer que ce film a bien été tourné dans les années 1960.

Photo du film LA GRANDE VADROUILLE

LA GRANDE VADROUILLE, une aventure sous la bénédiction de Dieu

Toute aussi entraînante que la chanson Tea For Two fredonnée par les personnages, cette aventure d’un budget de 14 millions de francs – un record à l’époque ! – nous emporte sur les routes de France dans un cadre historique des plus marquants. Mélangeant ainsi fiction et histoire, obstacles et bravoure, rigolade et danger (sans qu’il n’y ait un seul mort !), LA GRANDE VADROUILLE repose aussi sur les décors, les costumes et les perruques, les clowns malgré eux et les méchants marrants. Le mot « culte » est faible pour qualifier certaines séquences qui nous font rire à leur évocation : quand De Funès rouspète contre ses musiciens (premier film à être tourné à l’intérieur de l’Opéra de Paris), lorsqu’il se retrouve sur les épaules de Bourvil (moment d’improvisation entre les deux acteurs), sans oublier les ronflements incessants du major Aschbach. Il y a également ce pot de peinture tombant sur un dignitaire nazi, dont la scène a coûté 3 millions de francs (douze prises, à chacune d’entre elles il fallait nettoyer une quinzaine d’uniformes nazis). Mais encore ce passage dans les bains turcs, dont la buée est en fait du gaz carbonique, ce qui rendait un meilleur effet « vapeur » à l’image. Toxique, il limitait le tournage par tranches de dix minutes. Car il fallait, en effet, aérer la pièce et évacuer les gaz après chaque prise.

Première vraie comédie à traiter d’un sujet dont la plupart des français de l’époque avaient vécu, le film fut un raz-de-marée au moment de sa sortie survenue seulement vingt ans après la fin de la guerre, même pas une génération. Mais il peut paraitre surprenant, après tant d’années, de le voir susciter encore autant d’émules, quand d’autres films ou acteurs très populaires à leur époque voient leur impact ou leur popularité diminuer auprès du grand public, comme Fernandel ou Belmondo par exemple. Certes considéré à tort comme le film-maitre des rediffusions (Ne Nous Fâchons Pas, Le Pacha, Il Etait Une Fois Dans l’Ouest ou même Police Python 357 font bien plus au compteur !), il reste cependant le seul « vieux » film à faire encore des records d’audience : plus de 7 millions de téléspectateurs lors de sa dernière apparition à la télévision en 2014 !

Photo du film LA GRANDE VADROUILLE

L’intellectuel et le manuel se retroussent les manches pour sauver leur peau

Comment est-ce possible ? La première grande raison, c’est évidemment la présence de Bourvil et de Louis De Funès. Deux personnalités différentes, deux jeux d’acteurs à l’opposé, deux humours peu semblables qui forment un duo complémentaire, équilibré et complice. Quand l’un s’énerve l’autre calme le jeu, et De Funès n’est jamais aussi bon que lorsqu’un partenaire arrive à tempérer sa montée d’adrénaline, ce qui est le cas de Bourvil. Ils incarnent ici des personnages qui, dans leurs accoutrements, passent pour des caricatures, voire plus que ça, des clowns empêtrés dans une aventure dont ils se seraient bien passés. Mais la présence de ces deux monstres de la comédie – qui reçurent chacun un cachet d’un million de francs pour ce film – n’est certainement pas la seule raison. Car Le Corniaud qui les réunit aussi, n’est plus aussi efficace que LA GRANDE VADROUILLE.

« De Funès et Bourvil, deux personnalités différentes, deux jeux d’acteurs à l’opposé, deux humours peu semblables qui forment un duo complémentaire, équilibré et complice. »

L’autre raison est donc à chercher dans les symboles et les représentations qui activent notre imaginaire collectif. D’abord, il exalte de façon noble une période traumatisante de l’Histoire qui fascine énormément dans notre société construite sur celle-ci et encore très fortement aimantée par elle : en exemple, le nombre impressionnant de films, de documentaires, de magazines ou tout simplement de références qui nous entourent chaque jour. Un thème comme celui-ci, si originalement traité, ne peut donc que susciter de l’intérêt. LA GRANDE VADROUILLE élimine d’autant plus toute forme de culpabilisation que le thème impose généralement en se mettant complètement au service de l’humour et de la dérision. Les « héros » du film sont alors des résistants malgré eux mais surtout des gars un peu « comme tout le monde » sur lesquels on peut d’ailleurs facilement s’identifier, et ainsi, s’imaginer dans le même pétrin qu’eux.

Dans les 1313 plans du film, se dégage ensuite ce quelque chose de pittoresque, de très « cliché français » encore d’actualité. Effectivement, si elle fait maintenant partie du patrimoine culturel, l’œuvre touche justement à celui-ci sur plusieurs aspects : on joue notamment sur le contraste traditionnel entre les intellectuels et les manuels (« nous ne sommes pas du même monde ! » lance De Funès à Bourvil), entre Paris (première partie du film) et la Province (deuxième partie). Puis, on entend un peu d’accordéon, l’on évoque le métro de la capitale, Guignol et Victor Hugo. On y voit des châteaux, de la bonne bouffe et du vin. Et enfin, l’on se moque de notre ennemi historique, l’allemand ! La réputation d’une armée nazie rigide et ferme est ici représentée par le personnage incarné par Benno Sterzenbach (qui fera une apparition dans un autre film de Oury, L’As des As), une espèce de grosse brute dont le goût pour l’ordre et la sévérité le rend ridicule, comme la plupart de ses soldats peu habiles et perspicaces… Une sorte de vengeance bon-enfant d’après-guerre, qui marche toujours en 2016.

Photo du film LA GRANDE VADROUILLE

La Wehrmacht a déployé ses meilleurs soldats pour traquer nos résistants

Nos voisins les anglais, avec tous les clichés qui peuvent les caractériser, en prennent également pour leur grade, ou plutôt, pour leur nationalité : le personnage de The Big Moustache (joué par Terry-Thomas) en est le stéréotype. D’ailleurs, le film s’amuse des rivalités entre ces trois nations. En ce sens, on se souvient de la critique grimaçante de De Funès à leur égard, puis des commentaires des anglais sur leurs compagnons de route. Cela dit, le français ne manque pas d’autodérision : râleur ou romantique, il a un accent anglais épouvantable et est affublé d’un béret.

Ainsi, le film nous parle encore parce que les thèmes abordés nous parlent encore. Les gags s’inscrivent d’ailleurs dans cette intemporalité parce qu’ils reposent, pour la grande majorité d’entre eux, sur le comportement universel humain : quelle que soit l’époque, un homme sera toujours méprisant, naïf, moqueur, courageux, filou, autoritaire, ronfleur, amoureux, ou agacé de la même manière que peuvent l’être nos personnages.

Néanmoins, rien ne serait aussi bon sans un Gérard Oury aux manettes. Il met en scène des moments drôles dans des situations qui ne le sont pas du tout. Il y a du rythme, tout se dégoupille parfaitement bien, le comique de situation flirte avec le réalisme et le burlesque, tandis que les dialogues sont savoureusement bien écrits ou improvisés : « C’était lui ? Non, ça c’est une harpe ! », « vous chaussez du combien ? C’est du comme vous ! », « Y’a pas d’hélice hélas, c’est là qu’est l’os ! ». Mais on oublie que la force de cette comédie tient sans doute dans la tendresse qui s’y dégage : un Bourvil qui rêve d’amour avec « la fille du guignol » (Marie Dubois), un De Funès pas si méchant que ça et qui arrive à lui dire « merci », un Major qui ressemble à un gros nounours un peu bêta, la joie des anglais qui embrassent la bonne-sœur qui les accompagne, etc. Enfin, ces personnages devenus résistants au gré des événements deviennent rapidement attachants peut-être même parfois émouvants.

Photo du film LA GRANDE VADROUILLE

Bourvil, Louis de Funès et Terry Thomas vers les étoiles !

Cela dit, pas la peine de chercher midi à quatorze heures : l’efficacité et la pérennité de l’œuvre tiennent tout simplement dans le fait qu’elle a pris avec l’âge beaucoup de charme et que ses gags fonctionnent toujours, preuve indubitable d’une grande comédie. Le film de Gérard Oury est par ailleurs le témoignage d’une grande tradition française vieille depuis des siècles : celle de mettre les grands moyens – qu’ils soient artistiques, financiers ou humains – au service de la comédie. Il en est même l’un des grands représentants dans le domaine du cinéma. Alors avec ça, il y a de très fortes chances que l’on en parle encore dans 50 ans… Car oui, on peut l’affirmer : LA GRANDE VADROUILLE devient une œuvre historique.

Yohann Sed

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coffret LA GRANDE VADROUILLE

  • Le Blu-Ray du film en version restaurée 4K
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  • Le DVD bonus 
  • Le livret de 68 pages