Film atmosphérique, succession de tableaux plus ou moins réussis ou plongée dans une dépression, ÉVOLUTION a de quoi perturber le public habitué à conjuguer le genre fantastique avec la notion de suspense. Le spectateur visite ÉVOLUTION comme un pays étranger dont on lui donne les codes via des photographies pédagogiques ou des dialogues d’exposition. Il y a donc bien une histoire au sens premier, mais aucune intrigue, dont les rebondissements sont en général susceptibles de nous divertir.

Inviter à la contemplation au détriment de la partie narrative est un parti pris artistique qu’on ne peut absolument pas critiquer en soit. Beaucoup de réalisateurs émérites se sont progressivement dépouillés de toutes les ficelles scénaristiques pour se concentrer sur la transmission d’une impression visuelle, propre à émouvoir le spectateur sans le filtre d’une histoire formatée. On pense en vrac à Dead Man de Jim Jarmusch, la totalité de l’ouvre de Tarkovski, l’immense Il est difficile d’être un Dieu, ou encore les documentaires poétiques comme Samsara.

Mais cette posture s’accompagne aussi d’une certaine prétention à élever un art historiquement populaire au-dessus des masses, qui réclament souvent du cinéma d’être divertis (même intellectuellement). Prétention qui n’est jamais loin d’un dédain assez désagréable. Toutefois, devant les chefs-d’œuvre, cette sensation disparaît pour laisser place à l’admiration.

Or, de ce niveau cinématographique, Lucile Hadzihalilovic n’en a que les intentions. Jamais elle ne réalise la promesse de nous faire voyager dans un univers fantastique et la poésie n’est que le cache-misère d’une lenteur inutile. Son absence de scénario – pourtant co-écrit avec (Summer) -, de direction d’acteurs ou de véritable propos pourrait encore passer s’il on était subjugué par sa mise en scène. C’est bien à ce niveau que le film de  Lucile Hadzihalilovic est au-delà du médiocre, mais détestable. On sent que la réalisatrice revendique pour son film un statut d’œuvre iconoclaste, bien qu’elle tombe dans une réalisation ultra-classique. De ce fossé entre ambitions et résultats, reste le goût amer d’être pris de haut. Pourtant, pas un seul argument de réalisation ne permet d’étayer le sentiment de supériorité que l’auteur veut exercer sur le spectateur.

A la vue des prétentions formelles d’une destruction narrative on s’attendrait à ce que Lucile Hadzihalilovic révolutionne totalement la mise en scène, délicate chorégraphie entre acteurs et caméra. Au contraire, la réalisatrice se contente de plans figés qui enregistrent platement les dialogues pauvres d’acteurs immobiles. En soit, cela peut toujours s’avérer gratifiant (citons encore Tarkovski avec Stalker notamment) mais la composition de Lucile Hadzihalilovic est bien souvent fade, sans aspérité ni originalité. Par moment, une image très léchée surgit d’un continuum visuel pauvre. Ces perles apparaissent comme des intuitions géniales, quelles soient à créditer à la réalisatrice ou à son chef-opérateur, qui jamais ne s’inscrivent dans une cohérence globale.

Le pire pour moi est son découpage. Comprenez par ce terme quand le réalisateur décide de couper pour passer d’un plan à un autre. Ici, elle reproduit systématiquement la règle du champ contrechamp de manière extrêmement conformiste. Dans les scènes où quelques gestes pourraient accentuer les propos des acteurs, ils sont systématiquement mis à part. Les gens parlent, puis ils bougent, jamais en même temps. Les personnages sont désincarnés, plus proche du théâtre de Brecht que de la performance réaliste attendue au cinéma.

« La poésie d’ÉVOLUTION n’est que le cache-misère d’une lenteur inutile. »

ÉVOLUTION est donc un film artificiellement complexe, un écran de fumée destiné à vous faire croire que vous n’avez rien compris, donc que cela doit être génial. Rien n’est plus faux, il y a seulement un manque de travail flagrant pour rendre accessible le propos. Sur la forme, le film n’a rien de novateur. Au festival international du film fantastique de Gérardmer, ÉVOLUTION a pourtant remporté le prix de la critique et le prix du jury ex-aequo avec Jeruzalem. Déguisée sous l’aspect du cinéma expérimental, il est dommage que cette expression de la distinction sociale fasse encore illusion auprès de certaines critiques. Le travail de ces derniers est pourtant de faire la différence entre la complexité féconde et l’ambition stérile.

ÉVOLUTION, et sa réussite critique, accréditent malheureusement l’idée selon laquelle le cinéma d’auteur français est élitiste et incompréhensible à quiconque n’aurait pas fait les bonnes études. Pourtant il n’y a aucun obstacle a priori pour imaginer un véritable cinéma inventif ET populaire, c’est à dire accessible à au moins un niveau de lecture pour chacun. ÉVOLUTION fait partie de ces œuvres produites pour les musées, comme les monochromes à point rouge, et devant lesquels le public “averti” ne peut pas s’empêcher de plisser les yeux et de déclarer que c’est “intéressant.” Alors qu’au fond, c’est juste chiant.

Cet article a été écrit dans le cadre du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, auquel j’ai participé, au nom du Blog du Cinéma, en tant que juré du Prix Syfy (remis à The Witch) en partenariat avec Syfy et Canalsat.

Thomas Coispel

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INFORMATIONS

Affiche du film ÉVOLUTION

Titre original :
Réalisation : Lucile Hadzihalilovic
Scénario : Lucile Hadzihalilovic et Alanté Kavaïté
Acteurs principaux : Max Brebant, Julie-Marie Parmentier, Roxane Duran
Pays d’origine : France
Sortie : 16 Mars 2016
Durée : 1h21mn
Distributeur : Potemkine Films
Synopsis : Au fond de l’océan, le cadavre d’un jeune garçon se fait dévorer lentement par une étoile de mer. Nicolas rapporte la terrible nouvelle à sa mère, qui s’empresse de nier les faits. Une ambiance poisseuse pèse sur ce village composé uniquement de femmes hautement médicalisées et de petits garçons sans passé ni future.

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