On pourrait presque dessiner un courant, dans cette capacité récente du cinéma français à se tourner vers certains des faits divers les plus marquants des années 2000 : que cela soit Jérôme Kerviel dans L’Outsider de Christophe Barratier, ou l’affaire Clearstream dans L’Enquête de Vincent Garenq (qui s’était déjà attaqué au procès d’Outreau en 2011), c’est une approche très américaine du film-dossier qui semble se mettre en place. Le fait médiatique devient fait de cinéma, pour bien illustrer l’importance absolument centrale qu’ont les canaux journalistiques ou encore télévisuels dans chacun de ces films, à la fois en tant qu’élément de mise en scène, mais aussi en tant que ressort narratif. LA FILLE DE BREST d’Emmanuelle Bercot n’échappe pas à cette règle, sorte de Erin Brockovich breton auquel on aurait aussi greffé l’une des meilleures actrices du monde dans un rôle qui était pourtant très loin d’être une évidence.

Sidse Babett Knudsen est danoise, le Médiator est une affaire complétement française. C’est dans ce premier contraste qu’on pourrait voir une première trahison de la vérité, mais il n’était jamais dans l’intention de Bercot d’y coller totalement. Finalement, peu importe les origines ou la langue, c’est un portrait de femme qu’elle dresse, bien avant l’écriture d’un essai journalistique.

Photo du film LA FILLE DE BREST

Impériale Knudsen

C’est justement cela, LA FILLE DE BREST. Un film de contrastes : Paris et la province, la vérité et le déni, l’humain et l’argent, les petits et les puissants, la visibilité et l’invisibilité, la vie et la mort. Entre les eaux de Bretagne et les salles parisiennes, il n’y a qu’un trajet de train, mais ce sont finalement deux mondes qui s’opposent, qui se font la guerre. Au centre de cet affrontement, des vies humaines, dont on se moque, ou qu’on choisit d’ignorer. C’est une artère anarchique qui fait vibrer le film de Bercot, qui ne tombe certes pas dans l’antisystème radical, mais qui met en évidence les failles d’une forme établie.
Tout cela avec un point commun, central, et pourtant tu : l’importance de l’image. Un discours, si brillant le fond soit-il, doit avoir une voix. Notre société, sourde et obstinée, n’écoute pas toutes les voix, préférant ses leaders d’opinions étatiques, légitimés face aux aboiements d’une pneumologue brestoise. De l’absurdité de la sphère publique à l’effet Streisand de la censure, des sacrifices d’une guerre bureaucratique kafkaïenne à l’injustice et l’hypocrisie des titres médiatiques (cela jusque dans le nom du médicament directement concerné), Bercot pose finalement la question du devoir moral.

« C’est le portrait dressé qui se révèle finalement le plus pertinent, sondant, à travers les battements de cœur d’un stéthoscope ou les envolées lyriques d’une docteure au tempérament rentre-dedans, l’âme d’une société qui se refuse à écouter les détenteurs d’une vérité qui dérange. »

Les intentions sont là, l’exécution manque de persévérance. Si Knudsen est monumentale, le reste est malheureusement bien plus classique. En tant que film-dossier, LA FILLE DE BREST ne convainc jamais, restant dans l’ombre des cousins d’Amérique. En tant que drame humain, les ficelles sont trop grosses pour émouvoir. C’est le portrait dressé qui se révèle finalement le plus pertinent, sondant, à travers les battements de cœur d’un stéthoscope ou les envolées lyriques d’une docteure au tempérament rentre-dedans, l’âme d’une société qui se refuse à écouter les détenteurs d’une vérité qui dérange. Un peu comme le récent Snowden d’Oliver Stone, le lanceur d’alerte qu’on aliène nous parle de nous tous. C’est finalement en tant que film de cinéma que les deux ont échoué, se contentant de brèves tentatives de forme, d’une construction des plus académiques.

KamaradeFifien

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