A l’occasion d’une exposition à la Cinémathèque française, retour sur la carrière de , ses thèmes et ses principales œuvres.

Antonioni aime les histoires de couple. Celle-ci en est une. Et quel couple ! Giovanni () et Lidia Pontano () ne s’aiment plus. Mais comment se le dire… La nuit, qui valut à Antonioni d’être distingué à Berlin en 1961, c’est le supplice de cet écrivain en plein essor et de cette femme qui lui a tout donné. Entre eux, plus de rires, plus d’envie de continuer. Leur vie commune s’écoule mollement et chaque jour se ressemble dans leur appartement somme toute modeste. A vrai dire, Giovanni et Lidia sont des morts-vivants, animés mais sans raison et sans espoir pour le futur.

Chacun essaye en vain de ressentir à nouveau quelque chose. Lui en se jetant sur la première nymphomane qui passe, prête à s’offrir. Elle en déambulant dans les rues de Milan, effleurant les murs, tentant de s’immiscer dans toutes les conversations. Elle interrompt même un combat entre apprentis caïds avant de prendre conscience de son imprudence. Pourtant, dès qu’une occasion se présente, elle se dérobe. Comme si elle avait peur finalement, lorsque le changement qu’elle espère vient enfin l’emmener. En voyant Jeanne Moreau perdue à la dérive au milieu des terrains vagues et des bébés qui pleurent, je repense à l’excellent Ascenseur pour l’échafaud, tourné quatre ans plus tôt. Comme chez Louis Malle, il semble que les rôles de femmes pas très épanouies lui collaient à la peau à cette époque. Peut-être parce qu’elle marche bien, Jeanne Moreau. Elle a de belles jambes, elle a un beau déhanché. On aime bien la voir tourner en rond sans but (légèrement sadiquement).

« Les pistes ne manquent pas […]. Mais il faut être honnête, on s’ennuie ferme. »

L’action principale se déroule durant la fameuse nuit qu’Antonioni choisit pour nommer son œuvre. Une longue, longue nuit, qui tarde à tomber d’ailleurs. Giovanni et Lidia vont de club en club, jusqu’à cette soirée complètement inutile organisée par un milliardaire qui voudrait « éduquer » ses employés, en commandant à l’écrivain une monumentale histoire de son entreprise. Piqué au vif, l’artiste s’oppose aux riches invités insouciants qui sautent habillés dans l’immense piscine. La connaissance oui, l’argent non. Mais que valent ses paroles au juste… C’est là que Giovanni flirte avec Valentina (), la fille du maître des lieux, pendant que Lidia explore les environs. Et tandis qu’il l’embrasse à pleine bouche, on apprend que son ami très cher vient de mourir à l’hôpital. Le couple Pontano était passé le voir, plus tôt. Ils avaient trinqué au champagne. Drôle de façon de soigner un malade tout de même.

© FilmForno

Parfois les festivals poussent trop loin le vice de leur indépendance d’esprit. On se rappelle d’Oncle Boonmee à Cannes en 2010. En tout cas les critiques s’en souviennent, le public moins. La Berlinale a fait preuves de ses extrêmes avec ce film d’Antonioni. Les pistes ne manquent pas pourtant et le thème abordé est superbement bien rendu à l’image (le noir et blanc, c’est merveilleux quand même !). Mais il faut être honnête, on s’ennuie ferme. Même en s’accrochant. A trop faire du cinéma d’art et d’essai, on produit tout sauf un film original. Sous ses atours de fable sur le sacrifice de cette femme pour son mari qui ne la touche plus, La nuit est vide, désespérément vide. Et peu accessible. On croirait un mauvais ancêtre de Scènes de la vie conjugale (1974), un tableau signé Ingmar Bergman cette fois, et tout aussi peu passionnant d’ailleurs, où Liv Ullmann dissertait sur l’existence en nuisette, allongée dans son plumard. On a aussi vu Marcello Mastroianni mieux exploité que dans ce rôle de romancier à la petite semaine. Heureusement que Monica Vitti apporte un peu de fraîcheur.

L’on dirait bizarrement qu’Antonioni devient une caricature de lui-même avec La nuit. Ce qui est d’autant plus incompréhensible que le film se situe plutôt dans la première moitié de sa carrière et sera suivi d’une foule de chefs d’œuvre dans la décennie suivante ! Accident de parcours ? Certains aimeront peut-être le jeu subtil des acteurs ou la lenteur du rythme. Mais à ce point-là, c’est de la délicatesse. Coincé entre L’Avventura et Le Désert rouge, deux monstres de maestria qui l’étouffent, La nuit est une petite réalisation aux décors minimaux et aux dialogues rares. Pas un échec complet, mais pas Antonioni à son meilleur.

INFORMATIONS


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ANTONIONI – portrait d’un sérieux
Critiques :
– L’AVVENTURA
LA NUIT
LE DESERT ROUGE
BLOW-UP
ZABRISKIE POINT
PROFESSION: REPORTER

Titre original :
Réalisation : Michelangelo Antonioni
Scénario : Michelangelo Antonioni, et
Acteurs principaux : Jeanne Moreau, Marcello Mastroianni, Monica Vitti
Pays d’origine : Italie, France
Sortie : 24 janvier 1961
Durée : 2h02
Distributeur : United Artists
Synopsis : Un couple milanais à la dérive met à l’épreuve son amour lors d’une folle nuit de débauche et de doute.


BANDE-ANNONCE