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A LIRE EGALEMENT, notre contre-critique du film

Avec Birdman, le réalisateur mexicain Alejandro González Inárritu est passé dans une autre dimension, notamment grâce à la reconnaissance de l’industrie hollywoodienne qui l’a récompensé aux Oscars. S’il y a toujours eu dans son cinéma un sens de la performance et une envie de se faire remarquer, il vient de franchir une étape supplémentaire avec THE REVENANT et son tournage dans des conditions compliquées, uniquement en lumière naturelle (merci Emmanuel Lubezki).

Le symbole de cette mégalomanie ressort dans une des scènes marquantes du film : l’attaque de l’ours. Filmée en un plan séquence d’une dizaine de minutes, elle est à la fois spectaculaire techniquement mais aussi incroyablement prenante pour nous, qui sommes plongés dans un cauchemar où l’absence d’issue s’incarne dans une absence de cut. Le risque avec une proposition aussi radicale est qu’elle peut s’annihiler d’elle-même en passant pour du pur tape-à-l’œil gratuit. Car ce qui est remarquable est critiquable. Mais la force du film d’Inárritu est que sa mise en scène est frappée par la grâce de l’évidence, comme s’il ne pouvait en être autrement et qu’il ne devait exister que sous cette forme. Qu’importe si le scénario tient sur 3 lignes, on a envie de dire que ce n’est pas ce qui compte avec THE REVENANT. Tout est dans la symbolique : Glass est blessé, il se fait abandonner et est enterré, comme une première mort. Puis il arrive à se sortir de son cercueil de terre et va entamer sa renaissance. Le titre l’annonçait : c’est un revenant. D’abord il rampe, ensuite se trouve une seconde peau, jusqu’à arriver à remarcher pour aller au bout de sa vengeance. Plus qu’être un revenant, Glass a l’air de repartir de zéro, de renaître. Le schéma du film est annoncé dès la première scène où Glass dit à son enfant ces mots : “As long as you can still grab a breath, you fight. You breathe… Keep breathing.” et c’est pile ce qu’il va faire durant le film. Tout ceci est décelable, le long-métrage va directement à l’essentiel sans prendre de pincettes et ce n’est pas ce qu’il a de plus intéressant à proposer tant la lecture est explicite. Car THE REVENANT est avant tout un pur film de mise en scène.

Photo du film THE REVENANT

L’utilisation du plan fixe est restreinte, la caméra épouse les mouvements et l’action pour nous tenir en haleine. Elle est en accord avec le personnage principal qui lui aussi se doit de toujours avancer pour atteindre son objectif. Et lorsque Glass est arrêté, elle continue d’être mouvante, s’approchant au plus près de lui pour qu’on entre en osmose avec ce qu’il endure, à l’image de ces gros plans en courte focale sur son visage. D’un coup, ce n’est plus la mise en scène qui prime mais le jeu de Leonardo DiCaprio, totalement concerné et qui donne de sa personne comme peu d’acteurs le font dans une carrière entière. S’il n’avait pas une filmographie aussi impressionnante, on dirait qu’il vient de trouver le rôle de sa vie. Parce qu’on ne peut pas réduire ce qu’il fait à la simple performance physique où il se retrouve malmené dans des conditions extrêmes. Pour s’en convaincre, prenons une scène où il est restreint à la mobilité. John Fitzgerald lui propose d’abréger ses souffrances et il lui suffit juste de cligner des yeux pour accepter l’offre. La caméra, qui était reculée pour cadrer les deux hommes, s’approche de Glass et tout passe par le jeu de l’acteur américain, par ses yeux et sa bouche. Alejandro González Inárritu a compris qu’il avait entre ses mains deux masses (DiCaprio et sa caméra) qui se répondent, se complètent et qui ne peuvent s’épanouir que parce que l’autre est à son service. Il n’existe dès lors plus que ces deux éléments et le reste passe au second plan.

“La mise en scène d’Inárritu est frappée par la grâce de l’évidence, comme s’il ne pouvait en être autrement.”

La sophistication formelle ne s’oppose pas à l’épure du propos mais participe à la renforcer. Ce survival n’a pas besoin d’en faire des tonnes par l’écriture puisqu’il peut tout nous livrer par l’image, via une mise en scène bâtarde qui refuse le cut tout en proposant du montage dans le même plan. La caméra vogue, comme guidée par une énergie instinctive. A la sortie de Birdman, on avait été interloqué par un tel déballage de tape-à-l’œil dont on ne comprenait pas toujours l’adéquation entre la forme et le fond, bien que le résultat final relevait d’une certaine virtuosité. Avec THE REVENANT, Inárritu est dans un entre-deux intéressant. Il est dans une mise en image élaborée, car elle exploite les capacités techniques du cinéma de 2016, tout en revenant à une sorte d’état basique où la seule motivation est de continuer à filmer, coûte que coûte. Comme si le cinéma, à l’image du héros, se cherchait, puis renaissait. C’est pour cette raison qu’avec le minimum de caractérisation, l’empathie fonctionne. Car le réalisateur mexicain a trouvé la formule exacte pour accorder fond et forme. Les péripéties sont douloureuses pour Hugh Glass autant qu’elles le sont pour nous. THE REVENANT est un film qu’il faut pouvoir encaisser. D’abord parce qu’il est radical, allant au bout de son leitmotiv formel sans sourciller. Mais aussi parce qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour assister aux excès de violence, filmés avec une frontalité qui nous ramène à ce que l’homme a de plus primitif.

Photo du film THE REVENANT

In fine, l’interaction entre le spectateur et DiCaprio atteint son paroxysme. Nous avons eu le courage de le suivre pendant 2h30, de subir ce qu’il a enduré, en restant toujours proche de lui. Lorsqu’il voit sa femme pour la dernière fois, elle le regarde puis s’en va, en quittant le cadre. La caméra qui avait passé son temps à tournoyer, est fixe car cette vision est bien un fantasme, un corps animé uniquement par la force de la pensée qu’il ne faut pas suivre, au risque de se perdre aussi. Ce qui est beau c’est que la caméra, par le refus du mouvement, répond au héros, l’empêche de suivre cette voie puisqu’il doit encore vivre. Sa vengeance n’est pas une finalité pour lui, mais qu’une étape de son nouveau départ, un exorcisme. Cette disparition de ce fantôme qui le hantait durant tout le film le laisse seul, hagard. Puisqu’il n’a plus personne, il se tourne vers nous par un regard caméra. Communion finale à travers la dissolution du 4ème mur. Cet effet de style, si difficile à manipuler car pouvant tomber à plat par opportunisme, est employé à bon escient dans la mesure où il ne répond pas à un besoin de se faire remarquer mais juste à l’envie d’atteindre l’aboutissement d’une ligne directrice de mise en scène. C’est pourquoi Alejandro González Inárritu délivre son film le plus abouti et le plus marquant.

Maxime Bedini

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ThomasBap'Xav Recent comment authors
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Xav
Invité
Xav

Je suis allé voir ce film dans une salle cinéma à Paris, dans un endroit “confort” J’ai vraiment apprécié ce film, avec un bon Di Caprio et un très bon Tom Hardy également (j’ai bien mis 20 min à comprendre que cétait lui). Je recommande ce film à tout le monde.

Bap\'
Invité
Bap\'

Ça aurait pu être un chef d’œuvre mais le matou revient le jour suivant, le matou revient il est toujours vivant.

Thomas
Membre

superbe analyse ! la mise en scène est précise et fluide. L’idée enchaîner plusieurs valeurs de plans dans un même mouvement de caméra est assez ancienne, mais c’est vraiment rafraichissant que les réalisateurs d’aujourd’hui se la réapproprient, afin de s’éloigner du super-cut en shaky caméra qui bizarrement procure moins d’immersion passé l’effet de surprise. Personnellement la mise en scène de Iñaritu m’a beaucoup fait pensé à celle de Spielberg, la courte focale en plus ! (voir cette super vidéo de Tony Zhou sur le sujet : https://youtu.be/8q4X2vDRfRk?list=PL2w4TvBbdQ3sMABf317ExCob_v6rW2-4s)