Premier numéro de notre rubrique RETOUR SUR… ! À l’occasion de la sortie de Ghostland, retour sur Martyrs, second film de Pascal Laugier et véritable électrochoc lors de sa sortie !

Ce texte contient des éléments importants de l’intrigue. Il est conseillé d’avoir vu le film avant de se lancer dans le texte ci-dessous.

Beaucoup de choses ont été dites sur le cas Martyrs lors de sa sortie, en 2008. Hélas, pas toujours pour des bonnes raisons ni pour parler réellement de cinéma. Difficile pour quiconque de nier que le second film de Pascal Laugier a été une petite bombe dans le paysage cinématographique français. Probablement parce que personne n’était prêt à voir débarquer une proposition aussi franche dans des contrées habituées à subir un cinéma horrifique sclérosé. On s’attendait encore moins que cet acte soit signé Pascal Laugier, nouveau-venu à la réalisation jusqu’alors responsable uniquement du boiteux Saint-Ange. Non pas que ce premier essai était un ratage mais l’ultra-maîtrise formelle de Laugier l’empêchait de pleinement décoller. Il y avait incontestablement quelque chose à surveiller chez le bonhomme, que l’on sentait cinéphile et envieux de partager une forme de cinéma racée. Avec Martyrs, il nous surprend principalement en tournant le dos à tout ce que l’on avait entraperçu dans Saint-Ange, en laissant sur le pas de la porte l’esthétisme gothique, les cadrages raffinés, un maniérisme légèrement ampoulé. Si on avait l’impression qu’il se regardait par moment faire du cinéma (impression validée par le premier concerné, il n’hésite pas à qualifier Saint-Ange de “film de puceau“), Laugier fonce tête baissée dans Martyrs, animé par une fougue qui emporte tout sur son passage.En effet, dès les premières secondes, on est déjà à des années lumières des beaux travellings de Saint-Ange. Ici la caméra embarquée tremble, les cuts n’interviennent pas pour satisfaire une quelconque harmonie au sein du montage. On ne saisit pas tout ce qui se passe. Et c’est le but. Par cette courte scène pré-générique, Pascal Laugier nous place dans une situation d’inconfort totalement assumée mais, surtout, dessine les contours du projet formel qu’il cherche à mettre en place au sein de l’intrigue de Martyrs. Si la grammaire employée n’a rien de révolutionnaire et peut paraître assez rudimentaire (beaucoup de plans à l’épaule), elle sied à la perfection aux intentions d’un Laugier habité par l’envie de nous amener à ressentir physiquement l’impact de chaque plan. Pour arriver à ses fins, il renie quasi-totalement l’emploi d’un storyboard, improvise au jour le jour sur le plateau et se laisse porter par une énergie qu’il ne maîtrise pas. Une démarche incontrôlée provoquée par le désespoir dans lequel se trouvait Laugier après la sortie de Saint-Ange, notamment à cause de sa réception critique. Il souffrait et voulait faire souffrir les gens en retour pour ne pas être seul dans cette galère. C’était écrit : Martyrs ne pouvait pas connaître un développement classique. Le tournage est chaotique, Laugier change 3 fois de chef opérateur, se fait haïr par son équipe et passe à deux doigts d’abandonner le projet en chemin. Puis vint le retentissant épisode de la censure, dernière étape d’un chemin de croix douloureux.

Dans son discours central, véritable pivot de l’intrigue, Mademoiselle (Catherine Bégin, en chef de secte) explique à Anna le rôle d’un martyr. Elle lui dit que “les gens n’envisagent plus de souffrir“. Difficile de ne pas voir dans cette réplique une manière pour Pascal Laugier d’apostropher le spectateur et de le mettre face à sa propre condition. Celle de témoin et de cobaye, de participant passif maintenu dans une forme de confort par une industrie qui préfère la jouer petit bras au lieu de chercher à bousculer son auditoire. La violence est froide, sèche. Laugier ne nous offre aucun soulagement, il ne passe par aucun filtre (formel, narratif, métaphorique) pour la mettre en scène. Et c’est ce qui est terrifiant. À l’inverse d’un Hostel qui utilise un peu le même cadre narratif (des riches profitent de leur classe sociale pour torturer des gens), aucun prisme ne rend la violence digeste. Un coup est un coup. Sans outrance, sans touche d’humour. Beaucoup de torture-porn assument leur couche de second degré et tout le plaisir que peut en soutirer le spectateur mais Martyrs se positionne radicalement comme un film désagréable, qui se contrefout de notre avis.Le cinéma de genre, presque par tradition, a souvent dit quelque chose du monde, d’un sentiment collectif, d’une peur. On pourrait le vérifier par de nombreux exemples et Martyrs n’échappe pas à cette lignée de projets qui ne font que mettre en évidence, par le biais de codes ou de figures horrifiques, un mal tout à fait rationnel. Moins un film violent qu’un film sur la violence, Martyrs a souvent été mécompris par une partie du public qui a préféré opter pour la facilité en qualifiant sa démarche de “gratuite”. Il est compréhensible que certains aient été profondément chamboulé par la puissance des images qui se dressaient devant eux, au point de totalement passer à côté du propos, au point de ne pas voir que Martyrs disait quelque chose du fanatisme. Avec ses explications alambiquées, ses photos érigées en preuve et son ton hautain, le personnage de Mademoiselle met en lumière les boiteuses fondations d’un groupuscule qui use de la violence au nom d’une cause. On pourrait ainsi évoquer cette fin, ouverte, ponctuée d’un “doutez“, où la matriarche abandonne les siens. Cette petite pirouette achève de répandre sur la totalité du long-métrage un nihilisme implacable atteignant chaque parcelle du scénario. On le disait, Laugier a écrit Martyrs dans un état quasi-dépressif et cet état d’esprit se ressent sur le résultat final en contaminant toutes les classes sociales, bourreaux et victimes sont à la portée de cruelles désillusions.

Outre la violence physique, ce qui terrifie le plus dans Martyrs c’est de voir l’envers du décors, de se rendre compte que les tortionnaires sont aussi des parents adorables, assis chaque matin en famille pour prendre le petit déjeuner. L’effroi est saisissant et permet à Laugier de souligner que la violence est devenue omniprésente en s’immisçant dans notre quotidien, dans nos familles et qu’elle peut surgir n’importe où. Il a d’ailleurs souvent rappelé, que pour lui, Martyrs est bien moins violent que ce qu’il peut voir à la télévision tous les jours. Un discours un brin démago pas totalement dénué de sens dans le fond. Mais pour que le spectateur s’en sorte au milieu de cet enfer rêche et de ces nombreuses thématiques, Laugier nous laisse à portée de vue quelques accroches purement émotionnelles afin que, si on le souhaite – la notion d’acceptation est importante dans le film – on puisse voir le bout du tunnel. La construction en deux grandes parties tient parce que le basculement de l’une à l’autre se fait avec la mort de Lucie et que la transcendance d’Anna découle de leur relation ambiguë mi-amicale mi-amoureuse. Ce qui nous fait dire que Martyrs est un pur film romantique, au sens littéraire du terme. Lorsque durant son calvaire, Anna murmure un “tu me manques” à son amie disparue, Pascal Laugier rejoint avec une douceur inattendue les bouleversants mots de Victor Hugo : “l’enfer c’est l’absence éternelle“.

Maxime Bedini

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