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De son élégance à sa mythique figure, DIAMANTS SUR CANAPÉ n’a jamais cessé de provoquer passion et citation. Pour cet air si mélancolique d’une “rivière de la lune”, pour son raffinement et la grâce du regard, mais surtout pour son actrice, Audrey Hepburn, et la magie de son visage.

Le regard a cette merveilleuse particularité d’être le condensateur de nos émotions. Une seule attention suffit pour savoir que l’œil ne ment pas : l’œil est un cœur en mouvement, une galaxie de sentiments dans laquelle chaque être se libère et se renferme. Un recoin du corps où les pensées refoulées, les rêves inavoués, et les peines cachées se confondent et nous atteignent. Car BREAKFAST AT TIFFANY’S est une œuvre sur le regard et le refus de (se) « voir ». Une vue s’employant comme un révélateur intérieur qui continuerait de dévêtir le réel, pour ne laisser que des êtres à nu, des pleurs à fleur de peau et des pensées exposées. Et de ces augustes diamants que sont les yeux d’Audrey Hepburn, ne reste qu’une humanité à contempler sous les apparences et le déluré. A supposer que vous y posiez votre regard.Photo du film DIAMANTS SUR CANAPÉ DIAMANTS SUR CANAPÉ ne vit pourtant qu’à travers une Image. Celle accrochée dans des milliers de salons et de pièces à styliser. Une silhouette, un visage, des lunettes. Une figure devenue ce qu’elle dénonçait : une œuvre consumériste, d’apparences et de tromperie. Car BREAKFAST AT TIFFANY’S n’est qu’une invitation à écorcher l’icône pour en révéler les déchirures. Sa sublime ouverture ne saurait mieux condenser toute la solitude derrière le sophistiqué de son héroïne : d’une 5ème avenue dépeuplée à la devanture de chez Tiffany’s, Holly s’échappe dans un rêve impossible ; un lieu où les parures deviennent, l’espace d’un instant, siennes.

Comme en s’évadant dans le luxe des vitrines pour faire du superficiel une façade à sa propre solitude. Mais la vitrine incarne cette limite, cette barrière au possible, et le plan intérieur renforce d’autant plus son exclusion, repoussée par sa propre idéalisation, au point de devenir une marchandise qu’on expose et qu’on admire. Et il aura suffit de l’instantané d’une séquence pour faire que les diamants deviennent éternels.Photo du film DIAMANTS SUR CANAPÉ L’évidence apparaît. BREAKFAST AT TIFFANY’S est une œuvre sur la dissimulation : ce doux visage et ce regard blessé, cachés sous l’apparat d’une paire de lunettes, aux verres aussi sombres que la conscience torturée de son égérie. Car tout n’est qu’une question de travestissement, pour une société qui ne juge que par le regard. Un jeu de dupes où la robe fait la personne, et où l’ascension sociale ne se fait que par le mérite de l’illusion. Une manière pour Blake Edwards de capter l’éternelle image d’une société urbaine/ mondaine du paraître, celle des valeurs saines et sauves, celle du chic et de la « party », celle d’une paysanne se prenant pour une dame, de Lula Mae à Holly Golightly.

“Comme une manière de dissimuler par le dévoilement”

Un masque social qui ne passe d’ailleurs qu’à travers le vêtement et le sublime de la métamorphose. Comme une manière de dissimuler par le dévoilement. Paradoxal, et pourtant, BREAKFAST AT TIFFANY’S ne fonctionne que par l’ambigüité de ses interactions : de l’allumeuse (« You light me ») à l’innocente, la bonhomie extérieure se confronte à la fragilité intérieure. A l’image de ce chat sans nom, symbole de la perte d’Holly avec elle-même, d’une identité s’effaçant sous le poids des regards et de l’illusion. D’autant plus lorsque les intérieurs font de son enfermement un refus de l’extérieur : un anti huis-clos où l’appartement ferait figure d’individualisme et de liberté sur son mode de vie.

Photo du film DIAMANTS SUR CANAPÉ Et là où Truman Capote faisait de son écriture une subversion de chaque instant, Blake Edwards y préfère (ou plutôt se voit imposer sous peine de censure) le respect de la moralité par le romantisme. Tout du moins en apparences. Car tout se joue dans l’invisible et le subtil : Edwards stimule sa créativité par le non-dit et fait d’une lisse romance une œuvre ambivalente, tant dans sa représentation de la femme libérée que dans son portrait d’une libre sexualité. DIAMANTS SUR CANAPÉ n’est pas cette fade et naïve romance tant décriée par son auteur, mais fait de sa sophistiquée subversion une permanente allusion à décrypter.

« There was once a very lovely, very frightened girl »

Mais BREAKFAST AT TIFFANY’S n’est rien sans son mythe, sa légende, sa muse. Celle qui érige sa délicatesse au service d’une courtisane, ivre d’arrivisme et de réceptions. A défaut de représenter cette image effrontée de la fleur de macadam, Audrey Hepburn insuffle à son personnage une complexité, une dualité, lui permettant de s’imposer par la grâce là où l’élégance ne devrait pas exister. Une ambiguïté nourrie par son propre vécu : de l’abandon de son père aux privations de la guerre, son jeu, entre ingénue et désaxée, n’en devient que plus naturel et déchirant. Une réinvention totale pour un bouleversement de la féminité : Givenchy, sa robe noire, sa chemise de nuit, etc. Le chic dans un instant de grâce où les lunettes et le porte-cigarette construisent le visage moderne de l’icône émancipée.Photo du film DIAMANTS SUR CANAPÉ À cette peinture de perfection, la mise en scène de Blake Edwards se veut puiser sa force dans l’humour visuel et la théâtralité détournée, par la fluidité des mouvements de caméra et la superbe gestion des espaces : la séquence de fête mondaine surchargée se change alors en une farce aussi « dense » qu’audacieuse, faisant de la foule un artifice pour souligner l’étouffement des personnages sous cette société de l’aspect. Néanmoins, le gag n’existe que pour orchestrer la comédie des sentiments. Un ton doux-amer porté par cet inoubliable Moon River d’Henry Mancini, et sa mélodie à en faire pleurer la guitare d’Audrey.

“L’amour finira-t-il par s’étouffer dans les larmes des lunettes noires ?”

Une voix, un regard, une allure, une démarche. De l’infini bonheur de le voir, BREAKFAST AT TIFFANY’S s’absorbe de la mélancolie du regard. Chaque plan respire la douleur par la douceur. Comme un torrent de larmes atténué par le romantisme enjoué de l’ensemble. Une illusion pour mieux en souligner les choix d’une âme tourmentée, le dilemme traversant le personnage d’Holly : l’amour ou l’argent, la solitude ou l’union. Son rejet de l’amour comme son rejet d’elle-même. Se fuir pour ne pas avoir à choisir. L’homme incarné brillamment par George Peppard est aussi un personnage entretenu, construit sur ce choix, cette frustration.

Un écrivain en panne, qui verrait en Holly une figure d’inspiration voire même un fantasme de son esprit. Un amour qui n’existerait donc que jusqu’à ce qu’il soit couché sur papier. Et après ? Ensemble contre les malheurs du monde, avant, peut-être, de resombrer dans les masques d’une société de l’ambition. Car le mémorable final distille un sentiment à double entente : sous le dénouement heureux d’un baiser sous la pluie, le regard s’élève pour ne voir qu’une ruelle étroite, des poubelles, des détritus, des résidus, comme un rappel à la réalité, là où s’embrassent deux condamnés. L’amour finira-t-il par s’étouffer dans les larmes des lunettes noires ?Photo du film DIAMANTS SUR CANAPÉ De ces jeux de l’amour où la passion se forme dans le spleen de la lune, DIAMANTS SUR CANAPÉ dépeint un monde où les relations amoureuses se perdent dans l’instabilité des choix et des faux-semblants. Une sphère où tout le monde se « prostitue » pour devenir cet Autre soi à la recherche de la sécurité pécuniaire et du profit mutuel. Par l’élégance remarquable de son casting, Blake Edwards modèle, dans la douleur et la passion de son héroïne, une comédie du raffinement où s’écrit le mythe d’un regard de toute beauté. De l’intense mélancolie qui s’en dégage, le regard s’en trouve obstrué par la brume du cœur. Et de l’envol face aux intimes blessures, une seule harmonie résonne : celle de deux vagabonds prêts à voir le monde et à s’abandonner au ciel fuyant des amours perdus. Two For the Road…

Fabian Jestin

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[RESSORTIE] DIAMANTS SUR CANAPÉ
Titre original : Breakfast at Tiffany's
Réalisation : Blake Edwards
Scénario : George Axelrod d'après la nouvelle homonyme de Truman Capote
Acteurs principaux : Audrey Hepburn, George Peppard, Patricia Neal, Martin Balsam, Mickey Rooney
Date de sortie : 5 octobre 1961
Date de ressortie : 17 janvier 2018
Durée : 1h55min
4.0Raffiné
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