“Je me rappelle exactement le moment où je ne voulais plus devenir réalisateur. À 16 ans, lorsque j’ai découvert au cinéma Lawrence d’Arabie de David Lean. La barre avait été placé trop haut.”
Par ces mots prononcés par Steven Spielberg débute un passionnant documentaire, riche en informations, révélations et anecdotes sur la vie intime et la façon de travailler du cinéaste, qui se livre ici à une véritable introspection.

Si la plupart des éléments biographiques, du moins dans les grandes lignes, à son égard sont déjà connus, le documentaire réalisé par Susan Lacy présenté dans un montage total de 2h20 va plus loin en nous proposant un dispositif proche de celui auquel s’adonnerait un artiste rédigeant ses propres mémoires. Spielberg lui-même, à plusieurs périodes différentes de sa vie, ainsi que certains de ses collaborateurs, se retrouvent face caméra pour reconstituer dans un ordre chronologique, la carrière du réalisateur.

Tout cela s’annonce passionnant et réjouissant puisque les cinéphiles que nous sommes se frottent déjà les mains en pensant aux films qui suivront Duel ou Rencontres du Troisième Type. Nous allons en avoir pour notre argent et pénétrer au plus près du processus créatif de l’un des plus prolifiques et talentueux conteur d’histoires de ces dernières décennies.

L’intérêt pour nous ne sera donc pas de vous raconter en détails tout ce que nous allons apprendre et découvrir dans le film de Susan Lacy, mais plutôt vous convaincre de vous ruer dessus, lorsqu’il sortira (peut-être) dans quelques salles, ou de le trouver dès à présent sur les chaînes Orange, production HBO oblige.

Les premières minutes retracent évidemment l’enfance de Steven Spielberg, sa place de seul garçon dans une famille composée de trois autres filles et surtout les amours tumultueuses de ses parents. Son traumatisme d’enfant, né de leur divorce, nourrira par la suite l’ensemble de son œuvre, comme cela est désormais bien connu. Parallèlement à cette plongée chez la famille Spielberg, entre photos d’album et témoignages récents des sœurs et des parents de tonton Steven, nous découvrons la personnalité d’un enfant, déjà atteint d’une sorte de fièvre créatrice et d’un intérêt prononcé pour les gadgets, la technologie, les pellicules et bien sûr la caméra. Steven Spielberg est un geek, voilà ce que nous raconte aussi ce documentaire. Malgré son nom, ses premiers pas dans l’industrie cinématographique sont difficiles et ce, en dépit d’un coup de pouce du destin inattendu qui lui fait rencontrer Sid Sheinberg. Ce producteur se prend d’affection pour le jeune Steven qui le propulse sur les plateaux de tournage télévisés. Réalisateur trop jeune et donc trop inexpérimenté pour certains, Spielberg supporte alors l’hostilité d’une équipe technique qui rechigne à travailler avec lui, ainsi qu’une célèbre comédienne qui demande son licenciement tous les jours.

Alors viendra le moment où il s’embarquera sur les flots, pour mettre en scène le film le plus compliqué à tourner de toute sa carrière (aujourd’hui encore, Spielberg avoue n’avoir plus tourner en mer à cause de la terrible expérience que Les Dents de la Mer a été pour lui). C’est dans la douleur, bien que déjà entouré d’un collaborateur précieux (John Williams à la musique), que Jaws (en version originale) fera de lui une star de la mise en scène, à seulement 29 ans. La suite, nous la connaissons bien également. L’homme construira une filmographie remarquablement hétéroclite en même temps que sa propre légende.Sa carrière s’envole au moment où le nouvel Hollywood prend forme, composé des cinq fantastiques : avec Spielberg, De Palma, Scorsese, Lucas et Coppola. Chacun a une conception du cinéma et une manière de faire un film bien différente des uns et des autres. Si certains lorgnent parfois sur les scénarios qui seront destinés à autrui (De Palma adore le scénario de Taxi Driver mais ne le réalisera donc pas), cela ne les empêche pas d’être très soudés et de se voir régulièrement pour discuter ciné entre quelques parties de billard et de nombreuses bières. Quelques anecdotes croustillantes nous sont dévoilées, puis nous sommes invités à nouveau à mettre notre nez dans l’intimité de « Spielby », qui sort avec Amy Irving, une actrice que lui présente Brian De Palma. Il lui donnera un fils, mais le couple ne tiendra pas. Traumatisé par le divorce de ses parents, il regrettera terriblement de devoir infliger cette séparation à son enfant. Cette situation familiale difficile va de pair avec les premières critiques hostiles qu’il doit essuyer.

Sensible et fragile, Steven Spielberg aura renié ses origines juives pendant de nombreuses années avant sa rencontre avec Kate Capshaw, sur le tournage d’Indiana Jones et le temple maudit. Elle acceptera de se convertir au judaïsme par amour pour lui et deviendra sa femme, puis mère de ses nouveaux enfants. Ce bonheur retrouvé dans sa vie privée le fera mûrir aussi sur les plateaux de tournage. Alors qu’il se heurte cette fois-ci à la critique lui reprochant de n’être qu’un réalisateur de divertissement, qui ne serait jamais capable de faire du cinéma « sérieux », il prend tout le monde à contre-pied en décidant d’adapter le roman La Couleur Pourpre, qui verra le jour en 1986.

Le film de Susan Lacy nous offre les mémoires filmées d’un cinéaste légendaire qui se livre comme rarement. Et quel bonheur de parcourir à nouveau sa formidable et hétéroclite filmographie.

Avant cela, la décennie des années 80 l’aura vu réaliser deux de ses “James Bond” (Les aventuriers de l’arche perdue et Le temple Maudit) ainsi qu’ E.T. L’Extra-Terrestre. Dans le même temps, il est producteur exécutif sur le formidable Poltergeist de Tobe Hooper, dont on ne reviendra pas dessus à notre grand désespoir. Film d’horreur qui a tout d’un film de Steven Spielberg, nous ne connaitrons pas exactement la position du cinéaste lors de ce tournage et des rapports professionnels entretenus avec Hooper. Lui aurait-il réellement récupéré sa casquette de réalisateur, tant sa patte ressort du résultat final, à mille lieux du style Hooper ? Certains affirment que Spielberg aurait abandonné, de peur d’être catalogué en tant que nouveau représentant du genre, alors qu’il travaillait sur E.T. également. Officiellement, une clause dans son contrat lui aurait empêché de diriger deux productions à la fois. Pour revenir à La Couleur Pourpre, si l’accueil sera mitigé, Spielberg montrera pour la première fois une aise surprenante ainsi qu’une maîtrise évidente pour raconter autre chose qu’une histoire de science-fiction ou d’aventure.

Dans cette volonté de changer, de proposer un autre cinéma, il récidivera avec La Liste de Schindler en 1995, puis Munich en 2007. Deux gros morceaux dans sa filmographie, deux sujets sensibles pour des films qui se font écho. En 1995, il cadre lui-même la plupart des séquences et tourne pour la première fois à l’épaule, au plus près des personnages. Spielberg nous rappelle l’importance d’adapter sa technique à son sujet, car il a besoin de faire ressentir l’urgence, de montrer que ceux qui filment étaient là aussi, dans l’horreur qui prenait forme. Car l’une des plus grandes dénonciations du film nous vise directement. Nous, les autres, le reste de l’Europe, le reste du Monde. L’humanité toute entière, qui a laissé faire, engluée dans une profonde léthargie et un silence atroce. À travers le personnage interprété par Ralph Fiennes perce une volonté à dégager des clichés sur les nazis tandis que Ben Kingsley est Spielberg. Son regard, sa relation avec Oskar Schindler et son comportement. Pendant plusieurs minutes est retracé un tournage terriblement éprouvant, tourné la plupart du temps dans des décors réels, en Pologne notamment et où le silence règne durant les prises de vues, par respect.

Une bonne décennie plus tard, le projet Munich prend forme. La quête d’une vengeance où prédomine le malaise. Au-delà d’une virtuosité à créer du suspense et de la tension lors de séquences magistrales, Spielberg filme une traque en racontant autre chose. Est-ce que ce qu’il est en train de filmer est juste, à savoir prendre la vie à autrui ? Une interrogation qui prend de plus en plus d’épaisseur à l’intérieur de ses personnages et qui se répercute dans sa mise en scène. Le malaise touche alors considérablement le spectateur. Œuvre décriée et sortie dans la tourmente de nombreuses polémiques, ravivant le conflit israélo-palestinien, Munich sort début 2006 dans nos contrées et se range dans la thématique du cinéma post 11 Septembre de Steven Spielberg.

Alors que les minutes défilent furieusement puisque ce documentaire se dévore goulûment, on note avec une légère amertume que passé la description de l’épisode Jurassic Park, une ellipse a lieu, faisant passer à la trappe de nombreuses autres œuvres du cinéaste, considérées certes comme plus ou moins mineures dans sa filmographie, mais tout de même. Les années 2000 sont empaquetées dans le thème du numérique et des nouvelles technologies. Nous ferons heureusement un petit saut jusqu’au futur dystopique de Minority Report avant de se téléporter en pleine Guerre des Mondes, un film illustrant cette crainte d’une nouvelle attaque terroriste.

Il s’agit d’ailleurs du plus gros point noir de ce documentaire. Lorsqu’il sort du four, il prend la forme d’un soufflé, tellement bien garni, généreux et doré, que l’on se permet de faire la fine bouche lorsque dans ses derniers instants, il se dégonfle quelque peu. Nous n’aurions en effet pas rechigné à visualiser une version de 3 ou 4h. Une bobine qui, à n’en pas douter, doit être jalousement gardée dans une grande caisse en bois au milieu d’un immense hangar, parmi tant d’autres caisses apposées du sceau du secret.

Le documentaire, encore inédit en France, a été diffusé sur OCS à l’occasion du Cycle Steven Spielberg.

Loris Colecchia

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SPIELBERG, passionnante introspection du maître - Critique
Titre original : Spielberg
Réalisation : Susan Lacy
Scénario :/
Acteurs principaux : Steven Spielberg, Kathleen Kennedy, Frank Marshall, Janusz Kaminski, Brian De Palma
Date de sortie :Prochainement
Durée : 2h20min
4.0Spielbergien
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SPIELBERG, passionnante introspection du maître – Critique

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