Après l’étude des personnages de ce réalisateur si particulier, attardons-nous sur sa formule magique.

Depuis quand Tim Burton n’a-t-il pas été encensé par la critique ? Depuis combien de temps répète-on qu’il a perdu de son génie ? Autour de cette seconde question le débat s’anime entre désamour critique et fidélité publique. Les fans sont indéboulonnables, parce que l’univers demeure magique dans chaque long-métrage et qu’ils en font désormais partie, définitivement. Sa filmographie est un univers étendu. De l’autre côté, les professionnels ne tarissent pas de reproches à son égard, et s’il est vrai que toute sa carrière n’est pas uniformément qualitative, c’est aussi parce qu’il souffre du syndrome Jeunet, à l’univers tout aussi marqué. Edward est à Burton ce qu’Amélie est à Jeunet, leur chef-d’œuvre… Réalisé trop tôt. Tout, après eux, apparaît « moins bien », par la force des choses. Mais moins bien ne veut pas dire mauvais, contrairement aux conclusions souvent hâtives d’une doxa lassée.

Si certains films comme sa Planète des Singes détonent avec le niveau de l’ensemble, c’est peut-être une histoire de formule magique qui ne fonctionne pas à chaque fois. Et mettre certaines œuvres en parallèle permet de comprendre quel est sûrement cet ingrédient secret, cette pincée de quelque chose qui fait décoller Burton au firmament du gothique festif. Il ne s’agit pas ici de confronter Les noces funèbres à Miss Peregrine ou de réitérer un éloge de Big Fish et autres Sweeney Todd, ce qui aurait peu de sens dans les deux cas ; mais d’observer pourquoi, lorsqu’il reproduit la même recette dans deux films presque miroirs, l’un fonctionne et l’autre moins.

Charlie et la chocolaterie VS Alice au Pays des Merveilles

Deux récits de voyages. Charlie avance, Alice tombe. Les deux sont ces êtres de candeur qui pénètrent grâce à leur seule innocence dans des mondes merveilleux, fantasmatiques ou carrément compensatoires. Ceux-ci se ressemblent d’ailleurs beaucoup plus que par leurs couleurs vivifiantes que l’on reçoit au premier abord. Les deux introduisent par exemple de vastes pièces au monochrome blanc (quand l’intrigue a déjà bien avancé et que seule la pureté demeure, peu de temps avant l’heure du choix), chez la Reine jouée par Anne Hathaway dans Alice au pays des merveilles et la salle TV dans Charlie et la chocolaterie. Deux plongées en territoire rêvé, deux parcours initiatiques, mais une seule réussite. Car pourtant bien similaires, le premier exalte Roal Dahl quand le second ne fait qu’effleurer Lewis Carroll, l’opinion générale voyant d’ailleurs en cette adaptation le point de bascule vers le « déclin burtonien ». La différence majeure est la superficialité. Les bonbons et vaches fouettées du premier dissimulent des réflexions sur la bonté, la solitude, mais surtout sur la marginalisation de l’artiste et la famille, thèmes filés tout au long des deux heures. Il y a ce génie isolé dans un univers d’enfants, qui a peur que son âge ne porte atteinte à son brio, et qui cherche une nouvelle génération qui pourrait perpétuer cet héritage singulier… Il y a ces quatre grands-parents qui dégagent une grande chaleur, ce père semblable à un fantôme de Scrooge, ces parents qui engendrent des mini-monstres.

Mais ce spectre qui hante Willy Wonka est anecdotique chez le Chapelier Fou. Aussi réjouissante soit l’aventure au pays des merveilles, la folie est de façade. Au fond, c’est l’émotion qui manque, Burton ne fait pas des personnages anglais les réceptacles de son délire. L’absurde ne lui permet pas d’insuffler cette humanité torturée ou cet esprit complètement débridé qui le caractérisent, ils ne sont plus que des symboles sans supplément d’âme. Son Alice est au sommet de ses décors, les moyens mis à sa disposition par Disney lui ont permis de visiter au maximum ses dessins, en oubliant de faire un tour du côté de son esprit. Grisé par ses propres lieux idylliques désormais concrets, il oublie de s’investir émotionnellement.

Mars Attacks VS Dark Shadows

Deux comédies. De l’assagissement fatidique. Mars Attacks, c’est une blonde flottante avec Tom Jones qui subissent le machiavélisme de créatures vertes dans un contexte caravano-jamesbondesque. Bref, un heureux bordel. Dark Shadows, c’est la famille Addams sur le retour en plus borderline. Un franc bon moment mais loin d’être le plus inspiré de son auteur. Aucun des deux n’a pour but de faire pleurer le spectateur, mais d’en susciter le rire ou la surprise. Pour provoquer cette vive sensation de bonheur, les extraterrestres fonctionnent bien mieux parce qu’ils sont emprunts de la profonde joie de leur père de créer. L’humour est jeté sur le scénario telle une toile peinte façon dripping, avec une cohérence d’ensemble cependant formée à partir de multiples fulgurances individuelles. C’est la folie, le délire, avec pour toile de fond une humanité désabusée, triste. Aucune comédie n’est similaire à Mars Attacks, savant mélange de science-fiction et de grotesque sublime, qui laisse le spectateur on ne peut plus décontenancé, d’autant plus que sa bizarrerie le rend transgénérationnel.

Ses vampires au contraire, sont sages, gentiment malicieux, car les limites qu’ils franchissent touchent plus à la fumette qu’à la transgression générique. Un scénario moins linéaire aurait peut-être permis de faire de cette galerie de créatures un nouveau musée des horreurs iconique, mais le résultat final est en demi-teinte. Ce long-métrage semble être le reflet de la volonté de l’artiste de plaire au plus grand nombre, et pour ce faire il croit devoir se plier à un schéma plus convenu. Il semble refuser le temps d’un tournage ce qui le rend spécial, qu’il ne fait pas partie de ces gens capables de rentrer dans n’importe quel moule. En essayant de se soumettre à des règles qu’il a toujours ignorées -plus ou moins volontairement-, il effrite son essence.

Ed Wood VS Big Eyes

Deux biopics (et des mêmes scénaristes). Le premier est considéré comme l’un de ses chefs-d’œuvre, le deuxième comme le plus éloigné du travail habituel de l’artiste. Et pour cause il manque des deux éléments soulevés dans les premières comparaison : l’émotion et la folie. Il n’est pas pour autant question de qualifier Big Eyes de mauvais film, ces yeux qui habitent tous les tableaux sont ceux de Burton qui observent les rapports d’influence entre hommes et femmes, entre admirés et admirateurs. Et c’est exactement le souci, il se contente d’observer, comme s’il considérait que son style dissimulerait celui de la peintre qu’il honore. Ainsi le blâme est acerbe sur le marché de l’art notamment, mais le détachement est quasiment documentaire pour quelqu’un comme lui. Le réalisateur ne s’implique pas, il constate la lumière sans apporter la sienne. Mais dans Ed Wood, il existe, ils sont fous ensemble. C’est une profonde respiration, une invitation à créer malgré tous les obstacles rencontrés, à faire fi d’un manque de talent si l’art rend heureux. Dans un noir et blanc délicieusement adéquat, l’on suit un homme aussi déterminé que déconnecté, et l’émotion est on ne peut plus vive, chaque plan est à la fois une ode au cinéma et un questionnement personnel quand à son génie personnel. Il est peut-être l’un des biopics les plus réussis du genre, car plus que la vie d’une personnalité il en dépeint l’âme, il fait le portrait de la créativité personnalisée.

Étrangement, il semble qu’avec Big Eyes, Burton soit tombé dans ce qui le terrifiait dans Ed Wood : le conformisme. La peur presque obsessive de se répéter l’étouffe, il semble se demander en permanence : s’il étend toujours l’univers qui est le sien, est-il dans l’auto-conformiste ? Dans Ed Wood, il croit en tout, dans Big Eyes il ne croit plus en lui, à l’image de son héroïne.

Tous les Burton sont singuliers, indissociables de leur auteur, et finalement, presque tous largement adorés. Les ombres de ses personnages reviennent le hanter, il porte sur ses épaules le poids de toutes ces images qu’il a créées, qu’il a l’impératif de renouveler et d’honorer à chaque instant. Lorsqu’il y parvient, c’est quand il injecte toute son humanité faillible dans ses créations. Cette psychée à la fois torturée et folle est peut-être la clé de son vrai succès, la touche finale à la préparation. Quand il ose l’exprimer, alors il propose une mélancolie universelle ou une étrangeté rafraîchissante. Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il revêt son fabuleux manteau, quand l’émotivité transparaît. Pour qu’il réalise à nouveau un film aussi grand que ce qu’est un Edward aux mains d’argent, il faudrait qu’il se laisse dériver dans ses pensées, afin de retrouver le parfait équilibre entre émotion et folie. He himself is strange and unusual.

Manon

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