Sur Le Blog de Cinéma, on aime les jeunes cinéastes motivés et débrouillards, et quand l’un d’eux propose d’approcher le genre du fantastique en mêlant sensualité et étrangeté, on ne peut qu’encourager la démarche. C’est pourquoi, nous avons interviewé Nicolas Courdouan, réalisateur et scénariste du court-métrage RADHA, pépite esthétique aux accents celtiques. Radha raconte l’histoire de Saoirse, une jeune femme cherchant à fuir un passé douloureux, qui au gré d’une errance nocturne, tombe sous le charme d’une mystérieuse danseuse…

Comment votre parcours personnel vous a-t-il amené à écrire et réaliser un court-métrage en Irlande ?
Mon premier séjour en Irlande remonte à 2006, après des études en littérature anglaise que j’ai laissé tomber pour partir vivre et travailler dans un milieu anglophone. Fan de cinéma de science-fiction et du fantastique depuis ma plus tendre enfance, j’avais toujours eu pour rêve de travailler dans le milieu du cinéma, mais je ne savais absolument pas comment m’y prendre. C’est un peu par hasard que j’ai commencé par la toute petite porte, en travaillant dans un cinéma de la région dublinoise. Je « consommais » absolument tout ce qui pouvait se retrouver à l’affiche, et me suis peu à peu forgé une culture cinématographique plus étendue.
Puis je suis retourné en France pendant quelques années, avec pour objectif d’apprendre à fabriquer des films en vue de devenir un jour réalisateur. J’ai suivi une formation de deux ans dans une école marseillaise, où j’ai appris à mettre en lumière, utiliser une caméra et monter un film, mais surtout grâce à laquelle j’ai pu décrocher deux stages de quatre mois à Paris qui m’ont permis de participer au montage de véritables projets professionnels (une adaptation TV d’À la recherche du temps perdu et un long-métrage de Marc Esposito, Mon pote). J’avais cependant l’impression d’avoir perdu du temps au cours des années précédentes et de ne m’être lancé dans cette voie que tardivement, d’où une certaine impatience de passer rapidement à l’écriture et à la réalisation de mes propres projets.
Je me suis donc lancé dans l’écriture d’un long-métrage, et immédiatement ce sont des images des paysages et de l’atmosphère de l’Irlande qui me sont venues en tête. À ce moment-là, tout à fait par hasard et après environ quatre ans de silence, un ami que j’avais rencontré lorsque je travaillais dans ce cinéma dublinois m’a recontacté pour me dire qu’il s’était lancé dans une carrière d’acteur et avait déjà rencontré de talentueux réalisateurs en Irlande. Il ne m’en fallait pas plus : j’ai fait mes bagages et suis reparti aussitôt, dans l’espoir de monter ce projet.
L’écriture du scénario a pris beaucoup plus de temps que prévu bien sûr… Et faute de moyens, j’ai dû me concentrer d’abord sur les projets d’autres cinéastes et faire de l’alimentaire en tant que monteur, chef-opérateur ou encore scénariste et metteur en scène. Frustré de ne pas voir mes projets avancer au rythme souhaité, j’ai demandé à une scénariste irlandaise de se pencher sur mon projet de long-métrage, et nous avons enfin terminé le script l’été dernier. Pendant que nous mettions les touches finales sur ce projet, j’ai pensé qu’écrire et tourner un court-métrage inspiré du long serait le meilleur moyen de faire connaître cette histoire au monde entier et d’attirer des investisseurs, et c’est ainsi que « Radha » est né : il s’agit en fait d’une version condensée du long-métrage, fabriquée à partir du premier tiers de l’histoire mais remanié afin d’apporter une conclusion, si vague soit-elle, à l’intrigue.

Quelles ressources matérielles a nécessité ce projet ?
J’ai moi-décidé de financer le court intégralement. La raison était simple : l’impatience. Le script du long-métrage était sur le point d’être terminé et je tenais à avoir cette version courte entre mes mains le plus vite possible. Pas question donc d’attendre que quelqu’un d’autre me donne la permission et les moyens de faire ce film. Une fois cette décision prise, tout s’est enchaîné très vite; deux mois seulement se sont écoulés entre l’écriture du script et la fin du tournage. J’ai très vite demandé de l’aide à Anna Harris, une jeune productrice rencontrée sur le tournage d’un long-métrage, et grâce à son aide, nous avons rapidement arrêté une date pour le tournage et commencé à recruter une équipe. Tout s’est fait en même temps : casting, recrutement, repérages, storyboards… C’était à la fois un travail de titan et une bénédiction, car lorsqu’un projet acquiert un certain élan et que tout se met en place aussi rapidement, on a l’impression que rien ne peut venir nous mettre de bâton dans les roues. Pas le temps de se poser de questions ou de se remettre en cause, il faut avancer.
Le casting s’est déroulé sans accroc, j’ai eu la chance de pouvoir rapidement rencontrer celles et ceux, comme Sue Walsh, qui avaient retenu mon attention;  et j’avais déjà rencontré les techniciens sur d’autres projets, et nous savions donc à qui nous avions affaire.
Certains lieux ont été très faciles à dénicher mais d’autres, et en particulier la plage de la scène finale, nous ont causé pas mal de stress. Sans aller jusqu’à espérer la lune, je m’attendais à des températures plutôt douces au cours de la semaine de tournage (la première semaine de mai), mais en me rendant sur cette plage fin avril pour des tests lumière, je me suis vite rendu compte à quel point l’air était glacial et le vent balayait cette zone en permanence. Nous avons commencé à paniquer et à envisager de réécrire cette scène dans un autre lieu ou à reporter le tournage, ce qui était hors de question en ce qui me concerne, puis finalement nous avons décidé qu’il était trop tard, et que quitte à rentrer dans le mur, il valait mieux y aller à fond et espérer une mort rapide. La chance que nous avons eue, c’est qu’au moment de commencer à tourner la scène, le vent est tombé tout à coup et la température est restée facilement supportable, même aux alentours de 2 heures du matin.
Pour ce qui est de la post-production, je me suis chargé de la partie montage et il a ensuite fallu attendre patiemment que la bande-son, le montage son et l’étalonnage se fassent. Dans l’ensemble, l’expérience du tournage a été un pur plaisir et tout s’est déroulé dans les meilleures conditions possibles, en tout cas pour une production aussi petite et peu onéreuse.

Vous avez choisi d’ancrer Radha dans la culture irlandaise et de le tourner en langue anglaise; ressentez-vous comme certains amateurs de cinéma fantastique, un dédain voire une forme d’ostracisation du genre par les décideurs français ?
Pour ce qui est du choix de tourner en langue anglaise, c’était plus dans un souci pratique qu’autre chose. J’habite Dublin depuis quatre ans maintenant et tous mes contacts se trouvent là-bas. L’anglais a l’avantage d’être universel et d’ouvrir plus de portes, c’est vrai, mais est-ce que j’aurais tourné Radha en France si j’en avais eu l’opportunité ? Sans hésiter ! J’espère d’ailleurs avoir l’occasion un jour de tourner un film en France.
Le fantastique a toujours su trouver une place dans le cinéma français, d’une façon ou d’une autre. Il suffit de remonter aux balbutiements du cinéma avec des artistes comme Méliès, ou plus tard Cocteau. Nous avons des magazines de cinéma entièrement dédiés au cinéma de genre (Mad Movies pour n’en citer qu’un), ce qui est loin d’être le cas de tous nos voisins européens, qui n’ont ce mois-ci d’autre choix que de lire une énième revue avec Assassin’s Creed en couverture.
Dans le contexte actuel, les producteurs se retrouvent confrontés au dilemme suivant : je peux me procurer environ 10 millions d’euros. Vais-je m’en servir pour produire un film de genre qui pourra difficilement rivaliser avec un concurrent américain produit pour cinq ou dix fois plus, et dont le seul budget marketing dépassera mon budget total, ou vais-je plutôt produire un film typiquement « français », comme seuls les Français savent le faire et qui a donc très peu de chance de se retrouver en salle face à un film similaire produit à Hollywood ? Ce problème est décuplé au Royaume-Uni, en Irlande et dans les autres pays anglophones, où l’industrie ciné n’est même pas protégée d’Hollywood par la barrière de la langue. Je ne compte plus les cinémas irlandais qui ne diffusent QUE du cinéma américain et il faut bien souvent aller dans de petites salles ou à l’Institut du Film Irlandais pour voir un film produit au niveau national.
C’est pour cela qu’on remarque de plus en plus une tendance pour ces autres pays à produire du « local » : si vous voulez produire votre film en Irlande, vous avez plutôt intérêt à mettre la culture, les accents et les paysages irlandais sur le devant de la scène, avec des intrigues liées à l’histoire du pays, parce que ce n’est pas demain que l’Irish Film Board (équivalent irlandais du CNC) financera un gros film de science-fiction à hauteur de 30 millions d’euros et destiné à se faire ratatiner par le dernier Transformers.
Je pense donc que c’est davantage par peur, et à raison, que l’industrie française se refuse à produire plus de fantastique ou de SF. Maintenant, on ne va pas se mettre à pleurer non plus : peu nombreuses sont les années qui ne voient aucun film français de genre sortir sur les écrans. 2016 nous a donné Évolution, de Lucile Hadzihalilovic, par exemple. C’est avant tout au public de manifester son intérêt pour le genre, en votant comme bien souvent avec son porte-monnaie, mais aussi en encourageant et en assistant aux manifestations et nombreux festivals de cinéma dédiés au genre (Gérardmer bien sûr, mais aussi le PIFFF ou encore Même Pas Peur).

Vous aviez déjà une idée de l’aspect visuel de l’ensemble lors de l’écriture ?
La cinématographie a toujours occupé une place essentielle pour moi, et je me suis souvent retrouvé derrière la caméra sur d’autres projets. Dès que je suis à la réalisation en revanche, je ne veux pas m’en occuper pendant le tournage pour rester concentré sur les acteurs. Le look de Radha a été développé en amont, au cours de conversations avec la chef-opératrice, Tess Masero Brioso. Nous souhaitions non seulement donner aux mouvements de caméra un côté « flottant », pour rester dans le thème de l’océan, mais aussi rester mobiles et rapides afin de passer d’un plan à l’autre le plus vite possible, sans jamais nous arrêter. Nous n’avons donc utilisé qu’un seul objectif (un zoom Canon 16-35) et Tess a tourné l’ensemble du film « à l’épaule » ou pour être plus précis au poing, puisque nous avons utilisé un stabilisateur poignée avec cardan.
Lors du découpage, nous voulions faire au plus simple, le nombre de plans était toujours réduit au minimum. Notre philosophie était la suivante : si on peut le tourner sous un seul angle, on le fait. Bien sûr, certains plans ont été tournés d’une façon alors que nous avions prévu autre chose. Mais le manque de temps ou la configuration des lieux de tournage, mais aussi l’absence de figurants, nous ont parfois forcés à faire des compromis. Plus le budget est bas, plus les compromis sont nombreux et importants. Autant dire qu’il y en a eu beaucoup au cours de ce tournage.
Pour ce qui est des couleurs de la scène sur la plage, et notamment du ciel, ce n’était ni plus ni moins qu’un heureux accident. J’avais vraiment du mal à le croire : non seulement il faisait bon et les actrices n’étaient pas en train de geler sur place, mais en plus la scène avait pris cette dimension apocalyptique grâce à ce magnifique ciel rouge. Il y a bien sûr eu un gros travail sur l’ensemble du film au moment de l’étalonnage, et quelques scènes ont changé du tout au tout. Mais pour ce qui est du ciel rouge en revanche, rien n’a été retouché ! Vous voyez exactement ce que nous voyions au moment du tournage. Leandro Arouca, l’étalonneur du film, m’a d’ailleurs souvent dit en riant que tout le monde allait croire que nous avions utilisé un fond vert, alors qu’il s’agit probablement de la scène la moins retravaillée du film.

Souhaitez-vous mettre en images ce qui relie la danse tribale et le fantastique, à savoir l’évocation d’une mythologie dans une ambiance envoutante ?
Oui, et j’espère avoir la chance de développer cette relation grâce au long-métrage. Le projet est en fait né, à l’origine, d’une envie de tourner un court-métrage expérimental qui présenterait des bodyscapes, des gros plans très serrés du corps d’une danseuse se tortillant au cours d’une danse tribale, en essayant de retranscrire l’aspect versatile de cette performance : les muscles qui se contractent, les tendons qui s’animent sous la peau… L’expérience devait ensuite prendre un virage plus sinistre et montrer des mouvements normalement impossibles pour un corps humain grâce à des illusions d’optiques utilisant un miroir ainsi que deux danseuses ne jouant qu’une seule et même personne.
Malheureusement, lors du tournage, nous n’avions ni le temps ni les moyens de coller à cette vision initiale et nous avons privilégié l’aspect envoûtant de la danse elle-même en mettant en avant la chorégraphie et la symbolique des mouvements choisis par la chorégraphe Dagmara Jerzak et la comédienne Kojii Helnwein. Je précise d’ailleurs que la performance ne dure guère plus d’une minute dans le film, alors que la chorégraphie durait en fait 4 minutes et racontait étape par étape l’histoire du personnage de Radha en n’utilisant rien d’autre que son corps. J’espère de tout cœur pouvoir développer cette scène lors du tournage de la version longue du film.

On entend souvent dire qu’un court-métrage est une carte de visite pour le réalisateur; considérez-vous aujourd’hui Radha comme un manifeste thématique et esthétique du cinéma que vous souhaitez promouvoir, ou bien envisagez-vous déjà de suivre d’autres envies ?
De tous les projets sur lesquels j’ai pu travailler jusqu’à aujourd’hui, Radha est le seul que je qualifierais de réellement personnel et fidèle à mes envies cinématographiques. C’est pour ce cinéma, ces thèmes, ces visuels-là que je souhaite faire des films. Mais j’espère aussi avoir l’occasion de me diversifier et de prendre des risques. Le premier projet que j’ai écrit et réalisé était une web série comique, un genre que je n’aurais jamais pensé explorer un jour. Mais ce projet s’est présenté et je tenais à acquérir de l’expérience en tant que metteur en scène, alors je me suis lancé. Je ne prendrai donc pas le risque de dire que je ne réaliserai jamais de comédie musicale ou de film romantique, parce que je n’en ai aucune idée. Mais à l’heure actuelle, “mon” cinéma, c’est Radha et sa version longue, intitulée Scenes From a Memory, et plus largement les genres autrefois explorés par les romans et nouvelles gothiques d’auteurs comme H.P. Lovecraft ou Edgar Allan Poe. Je croise les doigts pour avoir la chance de vous présenter ce film d’ici peu !

Propos recueillis par Arkham


Après avoir emporté les prix du Court-Métrage de l’Année, Meilleur Film Fantastique, Meilleur Réalisateur et Meilleure Actrice au Shiver International Film Festival au Canada en octobre dernier; Radha poursuit son voyage autour du monde et a été notamment sélectionné dans les festivals suivants :  H.P. Lovecraft Film Festival de Providence (USA), H.P. Lovecraft Film Festival de Portland (USA), BELIFF de Londres (Royaume-Uni), Hong Kong Arthouse Film Festival (Chine), Auckland International Film Festival (Nouvelle-Zélande), Cine Pobre Film Festival de La Paz (Mexique), etc…

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